« Il est fascinant de voir la France virer – comme on dit d’un papier photographique qu’il vire, c’est-à-dire qu’il change soudain de couleur sous l’effet d’une solution chimique.

Au vrai, on croit à peine ses yeux et sa raison: il suffit qu’une marge étroite de Français change d’idée pour que le même paysage – les mêmes hommes, les mêmes institutions, les mêmes partis – éclairé soudain de manière différente, devienne presque méconnaissable. Il y a là quelque chose d’anticartésien, d’absurde. Qui ressortit presque à la magie. […]

On nous dira que c’est là la loi de la démocratie. Faut-il en conclure dès lors que la démocratie n’est que forme, que rituel creux? Et que la substance, la continuité, le cœur – dont nous démocrates truffons pourtant nos discours – n’ont rien à voir avec elle?

Les poireaux de Madame

Voyez François Mitterrand. Est-il aujourd’hui un autre homme qu’hier? Il y a quelques mois encore, il pouvait prononcer le discours du plus beau grain, les journalistes des grands media traitaient son intervention avec indifférence; c’est par routine qu’ils en «donnaient» éventuellement vingt lignes. Aujourd’hui, en revanche, que François Mitterrand ouvre sa porte, aille au cimetière, ou que sa femme achète une botte de poireaux, cela devient événement, sujet de reportage. Et les yeux des commentateurs pétillent d’une sympathie nouvelle.

[…] Observez les gens qui s’agglutinent autour de François Mitterrand, comme hier autour de Valéry Giscard d’Estaing: légèrement courbés, attentifs et respectueux, le regard plein d’une humble adoration, buvant les paroles du Maître, fussent-elles d’une banale quotidienneté. […]

Nouvelle arrogance

Voyez enfin les socialistes: au pouvoir après une si longue attente, ils s’empressent d’imiter l’arrogance d’un régime qu’ils ont combattu à cause de son arrogance. C’est qu’ils prennent avec eux, au pouvoir, l’insolence qui était leur force durant leur temps d’opposition. Le Nouvel Observateur, l’hebdomadaire de gauche, bon chic bon genre, donne involontairement le ton, en proclamant dans sa dernière publicité: «[Nous sommes désormais] mieux placés pour savoir».

Encore une fois, ces phénomènes sont vieux comme le monde, mais dans le système français actuel, ils surgissent avec une violence et une soudaineté difficilement soutenables. On voit mieux, aujourd’hui, que la France n’avait renoncé, en 1958, à l’extrême désordre que pour tomber dans une forme néfaste d’immobilisme. Puisse ce pays qui nous est si proche faire l’essai de la mesure, de la simple mesure. »