Fatima: «Je dois inculquer à ma fille les valeurs de la laïcité»

Fatima Ayache, enseignante en mathématiques dans un collège près d’Oyonnax, dans l’Ain, se souvient de ce que sa fille de 5 ans lui a confié: «Un garçon lui a dit à la cantine qu’elle irait au diable parce qu’elle avait mangé du jambon braisé. Elle était en pleurs.» Fatima poursuit: «Ce jour-là j’ai décidé d’agir, je suis musulmane, ma fille choisira si elle veut pratiquer, mais avant tout je dois lui inculquer les valeurs de la laïcité et lui dire de ne pas trop tenir compte des prétendus croyants qui se sentiraient supérieurs à elle.»

Fatima a quitté en 2004 la Tunisie, «et ses dictatures étatiques, sociales et familiales». Elle était administratrice d’hôpital à Sousse, elle est désormais professeure dans l’Ain. Elle a créé en 2013 l’association «Grandir ensemble avec nos différences», implantée dans la cité La Forge où elle réside. «Je vis dans un pays libre qui, en ce moment vacille, des gamins ont peur de dessiner parce qu’ils disent qu’on meurt quand on a un crayon, d’autres ne savent même pas ce qu’est une minute de silence ou une journée de deuil, et puis il y a ceux qui seraient presque à dire que les balles c’est bien fait pour Charlie. Je me demande: que fait-on maintenant?» Ils sont beaucoup à Oyonnax à se poser la question.

Moins de délinquance

Etrange ville de 23 000 habitants, dont 28% d’origine étrangère, aux indices économiques dans le rouge (18% de chômage, 1961 euros de revenu moyen mensuel) et qui ne fait jamais parler d’elle. Des journalistes parisiens se sont déplacés pour percer le mystère. Car la commune affiche 48 faits de délinquance pour 1000 habitants par an, soit nettement moins que la moyenne nationale (60). Le lien trop souvent fait entre immigration et délinquance n’est pas vérifié à Oyonnax. La vie, pourtant, y est rude.

Jadis la main-d’œuvre peu qualifiée maghrébine et turque était reçue à bras ouverts, la plasturgie, la spécialité locale, recrutant alors à tout-va. Leurs fils et petits-fils n’ont pas cette chance. «Ils gagnent plus au chômage qu’au travail, donc ils végètent», déplore Fatima. Mais ils ne versent pas pour autant dans la délinquance. La semaine passée, après l’attentat contre Charlie Hebdo et les prises d’otages, aucun fait répréhensible n’a été enregistré, aucun soutien aux tueurs ni au polémiste antisémite Dieudonné n’ont été publiquement affichés.

Pierre-Yves Prigent, le directeur de cabinet du maire, a son explication: «Oyonnax a une ancienne mais dynamique politique de la ville dont pourraient sans doute s’inspirer beaucoup de communes. Nous avons des réflexes et des actions qui se mettent vite en place. Mercredi soir après la tuerie de Charlie, une cellule de veille s’est réunie avec les élus, la police, les représentants associatifs de toute confession. Nous avons passé quatre journées sans tension, sinon à la marge quelques bêtises d’adolescents.»

En quête d’icônes

Younès Tarek, le porte-parole de la mosquée Arrahma, confirme: «Nous affirmons que les services de l’Etat sont adaptés et sont la voie à suivre lorsqu’il faut prôner le vivre ensemble. Une frange jeune de la population ne se sent pas citoyenne à part entière et cherche ses icônes ailleurs. Les caricatures du Prophète blessent et attisent les rancœurs, mais c’est dans le cadre du respect des lois de la République que l’on tente de poser avec eux les problèmes. Ce rappel est tout le temps nécessaire.»

Le 24 janvier prochain, à Lyon, se tiendra un rassemblement avec des théologiens, des sociologues, des aumôniers, des cadres religieux de toute confession dont le Conseil représentatif des institutions juives. Younès Tarek y participera avec des jeunes d’Oyonnax «pour écouter ce qui se dit». L’hebdomadaire La Voix de l’Ain donne cette semaine la ­parole à un conseiller général, Guillaume Lacroix, qui insiste sur les principes de la laïcité comme moyens de réaction. L’élu propose de «flécher 30% des crédits existants du dispositif «réussite et ouverture au monde [qui finance dans les collèges français des actions d’intervenants extérieurs et de sorties à thème]» vers des actions en direction de la laïcité». Fatima Ayache approuve. Younès Tarek aussi: «La justice a donné tort en 2006 à ceux qui ont voulu interdire la diffusion des caricatures du Prophète dans Charlie Hebdo. Notre recours en fait est de réfléchir sur la notion de liberté d’expression, qui est un fondement de notre République. Certains disent que ce n’est parfois pas le bon moment, voilà un bon sujet de discussion.»