Le sacre aura lieu aujourd’hui à New York, à moins d’une très improbable surprise. La Gambienne Fatou Bensouda, 50 ans, devrait succéder à Luis Moreno-Ocampo au poste de procureur de la Cour pénale internationale (CPI). Réunis en assemblée, les Etats-parties à la CPI devraient réserver un plébiscite à cette nomination, en vue d’un passage de témoin en juin prochain.

Après un processus de sélection qui a duré de longs mois, le suspense a pris fin le 1er décembre: Fatou Bensouda, procureure adjointe de la CPI depuis 2004, s’est imposée face au juge tanzanien Mohamed Othman, son dernier adversaire. Les deux autres finalistes, le Britannique Andrew Cayley et le Canadien Robert Petit, avaient été écartés plus en amont dans le processus. Tous les quatre avaient été choisis parmi 52 aspirants par le comité de recherche mis sur pied pour trouver le nouveau procureur.

Des liens à renforcer

Ce n’est pas un hasard si, au-delà de leurs qualités de juristes, les deux derniers candidats en lice étaient africains. Depuis des années, la CPI fait l’objet de vives critiques, notamment de la part de l’Union africaine (UA), pour ses actions et ses investigations majoritairement dirigées contre des personnalités issues de ce continent. Afin de dissiper ces tensions, la nomination d’un ou d’une procureure africaine était réclamée par de nombreux Etats.

Respectée par ses pairs, Fatou Bensouda jouera-t-elle la carte de l’apaisement? Réputée discrète, travailleuse, et, du point de vue de l’Union africaine, plus diplomate que Luis Moreno Ocampo, la juriste a déjà fait savoir qu’elle entendait tisser des liens plus étroits entre la Cour et l’UA. Mais il n’est pas certain que cela se traduise par un intérêt moins marqué de la Cour pour le continent: «Si l’on commence à penser «parce que j’ai poursuivi un camp, je dois poursuivre l’autre», «parce que j’agis en Afrique, je dois sortir d’Afrique», nous politisons le mandat qui nous a été donné. Et c’est très dangereux pour la Cour, déclare Fatou Bensouda dans une interview publiée le mois dernier sur le site Global Observatory de l’International Peace Institute. «Ce qui nous concerne, ajoute-t-elle, ce sont les preuves. Quelles sont-elles et où nous mènent-elles? C’est en raison de cette politique, qui vise à récolter des preuves et à poursuivre les principaux responsables [des crimes qui dépendent de la CPI], que nous avons lancé nos investigations.»

Attentes contradictoires

La nouvelle procureure n’est pas seulement attendue au tournant par les Etats africains, elle l’est aussi par les organisations de défense des droits de l’homme. «La CPI est toujours plus sollicitée pour qu’elle engage davantage de poursuites, mais de notre côté, nous pensons qu’elle devrait mener des investigations approfondies et porteuses de sens dans les pays où elle est déjà active», souligne Param-Preet Singh, conseillère au sein du département de justice internationale de Human Rights Watch. «La nouvelle procureure aura à gérer la tension entre les attentes pour plus de poursuites, et celles pour une justice de meilleure qualité, poursuit-elle. Fatou Bensouda est une femme d’une grande intelligence et très expérimentée, mais la cour entre dans une nouvelle phase, qui mettra ses capacités à l’épreuve.»

Fatou Bensouda n’aura pas la tâche facile, mais la juriste peut s’appuyer sur un bagage solide au moment d’embrasser sa nouvelle charge. Son principal atout réside dans sa longue pratique dans le domaine de la justice internationale: avant d’entrer à la CPI il y a sept ans, elle a été conseillère juridique et substitut du Procureur au Tribunal pénal international pour le Rwanda.

Son parcours professionnel traduit à la fois une ambition assumée et un côté touche-à-tout qu’elle revendique comme une qualité. Mariée, mère de deux fils et musulmane pratiquante, Fatou Bensouda est née à Banjul en Gambie. Elle étudie le droit à Lagos au Nigeria. Experte en droit maritime international, elle entre après ses études au Ministère de la justice gambien, dont elle gravit progressivement les échelons, jusqu’à devenir procureur général et, en 1998, ministre de la Justice. Une ascension qui se poursuit sans accrocs, alors même que dès 1994, Yahya Jammeh installe son régime autoritaire dans le pays. Après son mandat, Fatou Bensouda accepte un poste de directrice dans une banque. Elle a aussi exercé dans sa propre étude avant sa réorientation vers la justice internationale. La voie qui lui vaut aujourd’hui sa consécration.