Il faut tourner des pages et des pages de journaux iraniens, ce dimanche 14 février, pour trouver une allusion à l'affaire qui a bouleversé l'Occident et enfermé l'Iran dans une grande solitude diplomatique. Cela fait pourtant dix ans jour pour jour que l'imam Khomeyni, à quelques mois de s'éteindre, publiait une fatwa condamnant à mort Salman Rushdie pour avoir blasphémé le prophète Mahomet dans son livre Les Versets sataniques. Alors que cet anniversaire était chaque année l'occasion de longues tirades anti-occidentales et de mirobolantes augmentations de la prime offerte au tueur (2,8 millions de dollars actuellement), il n'y a qu'un seul titre dimanche sur une vingtaine à traiter vraiment le sujet: JoumhouriIslami (République islamique).

Le quotidien ultraconservateur y va d'une déclaration de la fondation politico-religieuse qui offre la prime. «L'Iran tient à ce que cette fatwa historique soit appliquée», a déclaré l'ayatollah Hassan Sanei, président de la fondation du 15-khordad. Dans la même page, un autre ayatollah, Fazel Lankarani, affirme que «le gouvernement de la République islamique doit être dans les premiers rangs des défenseurs de la fatwa». Kayhan, quotidien du même bord, se contente pour sa part de relater les démarches de parlementaires indiens visant à faire annuler le visa reçu par l'écrivain britannique pour rentrer dans son pays natal. Quant à l'augmentation de la prime, elle consiste cette année, selon ce journal, au rein que des centaines de bassidjis (anciens combattants) de la région de Machad (nord du pays) sont prêts à offrir au tueur. Un cadeau de taille, puisqu'un rein se négocie dans les trois millions de tomans à l'hôpital (6000 francs suisses). Et les autres journaux? Rien! Silence complet. Mais un silence qui en dit long sur les soucis qu'ont les Iraniens plutôt que de courir derrière un écrivain.

Les gros titres, sans exception, racontent tous comment le frère du guide suprême a été attaqué en pleine mosquée de la ville sainte de Qom. L'hodjatoleslam Hadi Khamenei, professeur de théologie, a été hospitalisé dans la nuit de jeudi dernier après avoir reçu des jets de pierres, des coups de pied et de bar à mine d'un groupe de fanatiques religieux qui chantaient «Mort à Khatami» (le président réformateur). Hamshari, le quotidien de gauche appartenant à l'ancien maire de Téhéran, accuse la police et les services secrets de faiblesse indigne. «Les incidents de ce type se multiplient, écrit l'éditorialiste, et jamais les forces de l'ordre n'ont cru bon d'arrêter les coupables.» Coupables que le quotidien situe du côté des «groupes de pression», c'est-à-dire le Hezbollah. Les journaux Khordad et Sobi-Emrouz, fers de lance des réformateurs, dénoncent à longueur de page la gravité de l'incident de Qom et applaudissent la position ferme du président Khatami qui exige l'arrestation des coupables. «Je veux mourir chez les riches», deux pages plus loin, c'est le titre provocateur d'une enquête de Sobi-Emrouz sur la misère des familles au moment des funérailles. Selon ce journal, 55% des Téhéranais n'ont plus les moyens de s'offrir une tombe dans les sections 203 et 205 pourtant très populaires de l'immense cimetière de Behesht-Zahra. Certaines familles abandonnent même furtivement le cadavre de leur proche devant le portail. Et le quotidien de gauche de constater l'immense fossé qui sépare désormais les riches et les pauvres dans une République qui se voulait égalitaire: quelques allées plus loin, les tombes «à la mode» des marchands du bazar coûtent 10 000 dollars au bas mot.

Crise économique encore et toujours: le quotidien Iran détaille les mesures du gouvernement pour limiter ses dépenses en devises étrangères. La plus importante vise les voyages des Iraniens à l'étranger qui seront drastiquement réduits. «Les Iraniens n'ont qu'à faire du tourisme en Iran», estime Mohshen Nourbakch, gouverneur de la Banque centrale. Enfin, la mort rocambolesque d'un banquier allemand anime les pages de faits divers. Heinrich Lembirt, directeur de la Deutsche Bank à Téhéran, faisait samedi du tourisme en compagnie de l'attaché militaire allemand et de sa femme. Sur la route de Kachan, les trois furent pris en otage par un cambrioleur en cavale, qui aurait abattu le banquier avant d'être à son tour tué par la police. L'incident intervient dans une période très délicate des relations entre Bonn et Téhéran, qui achoppent sur la condamnation à mort de l'Allemand Helmut Hofer pour adultère.