Le Suisse Melchior Lengsfeld, directeur de l’ONG, suisse également, Helvetas, est parti du Burkina Faso juste avant le putsch mené par des militaires qui ont déposé le président, Roch Marc Christian Kaboré, dont le pouvoir ne tenait plus qu’à un fil. Depuis lundi, les frontières de ce pays enclavé sont fermées et les habitants restent chez eux par précaution.

Ce nouveau coup d’Etat militaire dans la région, minée par l’insécurité, une année et demie après la prise de pouvoir de l’armée au Mali voisin, a été condamné par la communauté internationale. Les pays d’Afrique de l’Ouest ont dénoncé mardi un «coup de force» qui est un «recul majeur de la démocratie au Burkina Faso». Les Etats de la région viennent de décréter des sanctions économiques très dures contre la junte malienne et se réuniront ces prochains jours à propos du Burkina Faso.

Le fiasco de trop

Au Burkina Faso, comme au Mali, l’incapacité des gouvernements civils à juguler les violences a ouvert la porte à un retour des militaires au pouvoir. Voilà plusieurs semaines que Ouagadougou bruissait de rumeurs de coups d’Etat. Les manifestations se multipliaient depuis l’assaut mi-novembre contre un camp de la gendarmerie dans le nord du pays. Une cinquantaine de policiers livrés à eux-mêmes avaient alors été tués par des djihadistes. Le nouveau gouvernement annoncé en décembre n’a pas permis de ramener le calme.

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«La situation dans la capitale ces derniers jours était plutôt normale, témoigne Melchior Lengsfeld. Toutefois, Les manifestations prévues le samedi ont été interdites, signe de l’appréhension du gouvernement après les rumeur de putsch il y a deux semaines.» Selon lui, le mécontentement croissant au sein de l’armée et de la population sur la gestion de la crise sécuritaire est la première cause du coup d’Etat.

Le retour des militaires au pouvoir est, semble-t-il, plutôt bien accueilli. Des centaines de personnes ont défilé dans la capitale pour saluer la chute du président Kaboré, au pouvoir depuis 2015 et réélu en 2020. «Mais s’il n’y a pas d’amélioration de la situation, le soutien populaire va s’éroder rapidement, pronostique le directeur d’Helvetas, qui s’est rendu à nombreuses reprises au Burkina Faso et a aussi travaillé pour l’ONG au Mali voisin.

A l’entendre, la situation du pays est préoccupante. Un million et demi de personnes ont été déplacées ces dernières années par les violences et 3 millions de Burkinabés ne mangent pas à leur faim, sur une population de 21 millions de personnes. Le résultat de plusieurs années de sécheresse, combiné à l’extension de l’insécurité. On estime qu’un tiers du territoire échappe au gouvernement central, en particulier les zones frontalières au nord et à l’est du pays. Dans ces régions excentrées, de nombreuses écoles, vues comme un symbole de l’Etat burkinabé, ont été fermées sous la pression des groupes armés.

Les militaires plus efficaces que les civils?

«Les militaires affirment pouvoir lutter plus efficacement contre les groupes armés, mais la réponse ne peut pas être seulement sécuritaire», met en garde Melchior Lengsfeld. D’autant que les violences ne sont pas seulement le fait de groupes qui se disent djihadistes, même s'ils sont affiliés plutôt de loin à Al-Qaida ou à l’Etat islamique. «Il y a aussi une part de criminalité et l’adhésion de certains jeunes aux groupes islamistes a souvent moins à voir avec l’idéologie qu’avec le besoin de gagner un peu d’argent. Les combattants peuvent aussi être recrutés de force», avance-t-il.

L’armée engagera-t-elle des négociations avec les groupes armés, voire avec les djihadistes? Il est encore trop tôt pour décrypter les intentions des putschistes, dont l’homme fort est le lieutenant-colonel Paul-Henri Sandaogo Damiba, qui s’est illustré dans le combat contre les islamistes. «Les chefs traditionnels des villages sont déjà contraints de composer avec les groupes armés pour assurer un semblant de calme, observe Melchior Lengsfeld, qui n’a pas pu se rendre dans toutes les régions où est présent Helvetas. Trop dangereux pour un Européen.

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Malgré tout, Helvetas peut toujours travailler au Burkina Faso et n'anticipe pas de changement avec le nouveau régime. Car l’ONG collabore surtout avec les pouvoirs locaux, pour soutenir l’agriculture, le développement de l'économie locale ou la formation professionnelle. La Suisse soutient aussi le processus de décentralisation au Burkina Faso, le pays est d’ailleurs prioritaire pour la coopération helvétique. «Il faut continuer de soutenir le Burkina Faso malgré le coup d’Etat», plaide le directeur d’Helvetas. Il craint les conséquences d’éventuelles sanctions peu ciblées sur une population déjà durement éprouvée. Vendredi dernier, d’autres ONG, dont Terre des hommes en Suisse, s’inquiétaient des conséquences humanitaires des sanctions décrétées contre le Mali. Le Burkina Faso risque à son tour des rétorsions.