Kazem Kardevani, 53 ans, a étudié six ans à Grenoble et connaît Genève pour y être venu deux fois, en Vélosolex. «Saïd Emami (l'ancien vice-ministre des Services secrets, n.d.l.r.) voulait tous nous éliminer», dit-il en français parfait, dans son petit appartement au centre de Téhéran.

Le Temps: Vous sentez-vous aujourd'hui en sécurité?

Kazem Kardevani: Non, je prends des précautions. Je ne vais plus dans le parc que vous avez vu à l'entrée de ma rue. Je ne vais plus me promener dans les montagnes au-dessus de Téhéran. Je ne marche plus seul dans la rue. C'est la vérité.

– Que faites-vous de vos journées?

– Je travaille. Il nous faut écrire et publier si l'on veut survivre. Car c'est plus facile d'éliminer des gens qui ne font rien, qui n'ont plus de contact avec autrui.

– On vous laisse publier?

– Bien sûr! Il faut trois autorisations pour un livre: celle de le publier, celle pour la couverture et celle pour le sortir de l'imprimerie. Le Ministère de la culture et de la guidance islamique n'arrive plus à contrôler la situation alors il distribue les autorisations. Dans les librairies, on trouve même des livres totalement interdits, qui entrent ici en contrebande. C'est très mauvais pour les écrivains, qui ne touchent pas un sou sur les livres clandestins.

– Pourquoi n'êtes-vous pas parti à l'étranger?

– On me l'a souvent proposé. Mais j'ai décidé de tenir mon rôle d'intellectuel. C'était très dur en 1979, quand 95% de la population soutenait aveuglément le régime révolutionnaire et que nous étions une minorité absolue. Aujourd'hui, les proportions sont inversées! Comme les Lumières en France, les intellectuels en Iran ont le devoir de questionner la tradition avec l'œil de la modernité. De critiquer le pouvoir en place.

– Qu'attendez-vous des élections de février?

– Toute la lumière sur les meurtres de l'automne 1998. L'enquête est bloquée, sans doute parce qu'elle est une clé qui permet de comprendre les rouages du régime. Un groupe de personnes en était arrivé à la conclusion que 200 intellectuels étaient responsables du désordre entraîné par le désir de liberté de 60 millions d'Iraniens. Ils ont décidé de nous éliminer tous. Je veux savoir qui sont ces gens. Saïd Emami n'est pas le seul responsable. Nous savons qu'il n'était hiérarchiquement qu'en huitième position. Qui sont les sept autres au-dessus de lui? Pour tuer 200 personnes, il faut une permission religieuse, une fatwa. Quel ayatollah l'a signée?