Cette chronique est la sixième et dernière d'une série de notre correspondant à Podgorica (Monténégro) consacrée à la Serbie une année après l'intervention de l'OTAN.

Qui ose parler du Kosovo en Serbie? Pas le régime, qui s'en tient à de rituelles dénonciations des violations de la résolution 1244 des Nations unies, censée régler le sort de la province. Ni non plus l'opposition, dont certaines formations accusent le régime d'avoir «bradé» le Kosovo. Momcilo Trajkovic, le dirigeant des Serbes modérés du Kosovo, est devenu depuis le printemps coordinateur de l'Union pour les changements, qui regroupe la plupart des partis d'opposition, à l'exception du Mouvement du renouveau (SPO) de Vuk Draskovic. Pour lui, «si le régime de Slobodan Milosevic ne tombe pas rapidement, le Kosovo est définitivement perdu.»

Momcilo Trajkovic n'indique pourtant pas comment il entend sauver la présence serbe au Kosovo. Nenad Canak, le leader de la Ligue des sociaux-démocrates de Voïvodine, avance des propositions: «Il faut fédéraliser la Serbie, qui serait constituée d'une république de Voïvodine, d'une république du Kosovo, et de quatre régions autonomes: la Sumadija, le Sandjak, la Serbie de l'est, et l'agglomération belgradoise. Cette Serbie fédérale pourrait ensuite se confédérer avec un Monténégro indépendant, et retisser des liens avec tous les Etats des Balkans.» La Voïvodine, qui s'étend au nord de Belgrade, jusqu'aux frontières hongroise et croate, ancienne terre austro-hongroise au peuplement toujours mélangé, regrette toujours son autonomie presque réduite à néant en 1990, en même temps que celle du Kosovo.

Pour Nenad Canak, la fédéralisation est l'unique possibilité de voir un lien se maintenir entre la Serbie et le Kosovo, même s'il reconnaît que tous les partis politiques albanais de la province s'en tiennent aujourd'hui à la revendication d'indépendance. «Les Albanais sont encore plongés dans le traumatisme de la guerre et l'euphorie de ce qu'ils croient être leur victoire. Mais cette période passera, et il faudra alors envisager des solutions réalistes, étant entendu que la communauté internationale s'oppose toujours à l'indépendance.»

Les aspirations régionales et fédéralistes de Nenad Canak trouvent un écho certain en Voïvodine, où la coalition constituée autour de la Ligue des sociaux-démocrates entretient une collaboration étroite avec certains des partis hongrois (20% de la population de la région), tout en jouissant du soutien des plus petites minorités nationales (Ruthènes, Roumains ou Slovaques). Le projet fédéral rencontre aussi le soutien des partis musulmans du Sandjak, et de certaines formations de Sumadija. Cette région, au peuplement entièrement serbe, est le berceau de la première insurrection serbe contre l'occupation turque au début du XIXe siècle, mais elle est depuis longtemps rétive au centralisme «néocommuniste» de Slobodan Milosevic.

Nenad Canak ne mâche pas ses mots avec les formations de l'opposition belgradoise, avec lesquelles il collabore pourtant: «Il n'y a pas un parti qui ait de véritable idéologie, seules des querelles de pouvoir et de personne séparent les leaders.» Les formations de l'opposition ont en commun d'avoir longtemps professé le nationalisme serbe avec lequel Slobodan Milosevic a su jouer. Dans la Voïvodine de Nenad Canak, 300 000 réfugiés serbes de Croatie et de Bosnie et plus de 12 000 déplacés du Kosovo témoignent de l'échec tragique des rêves de «Grande Serbie». La «petite Serbie» elle-même reste travaillée par de puissantes contradictions régionales et compte d'importantes minorités nationales, en Voïvodine comme dans le Sandjak. A l'exception de Nenad Canak, pas un dirigeant de l'opposition n'a été capable de formuler une vision du devenir d'une Serbie réduite à son expression géographique la plus réduite. «Si l'indispensable révolution démocratique ne s'accompagne pas d'une réflexion sur la question nationale serbe elle-même, les lendemains amers de l'illusion de la Grande Serbie risquent d'être gros de nouveaux conflits», reconnaît pourtant un intellectuel d'opposition.

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