Le Temps: Qu’est-ce qui a changé en Tunisie depuis les élections et la victoire d’Ennahda?

Sophie Bessis: Dans la vie quotidienne, rien pour l’instant. Ennahda est certes le premier parti du pays, il dispose de 89 sièges sur 217 à l’Assemblée constituante ce qui est important, mais sa victoire n’a pas changé la manière de vivre des Tunisiens. Un fait nouveau tout de même depuis les élections: nous avons assisté aux tentatives de groupes salafistes, marginaux mais très actifs et agressifs, d’instaurer leur ordre moral dans les universités du pays.

– Comment interprétez-vous ces épisodes?

– Ce qui n’est pas rassurant, c’est que Ennahda ne s’est pas clairement distancié des actions et des revendications des salafistes, alors que ce parti a par ailleurs un discours plutôt modéré et consensuel sur de nombreux sujets. Ce qui est rassurant en revanche, c’est la réaction d’opposition très vive de la société civile, et même de certains électeurs d’Ennahda.

– Faut-il s’inquiéter de l’évolution sociétale et politique du pays?

– Il est trop tôt pour tirer des conclusions des événements actuels. Je dirais simplement qu’il y a lieu de s’inquiéter car c’est un parti très conservateur qui a gagné les élections – sans toutefois avoir la majorité absolue ne l’oublions pas – mais qu’il n’y a pas encore de raison de se montrer catastrophiste. Les femmes notamment sont très vigilantes, et jour après jour, des centaines de personnes sont réunies en sit-in devant le palais qui abrite l’Assemblée constituante. C’est une manière de dire aux élus: «On vous surveille». On peut dire que l’on assiste aujourd’hui à l’entrée en politique de la Tunisie, après des années de glaciation dictatoriale. Or l’apprentissage de la démocratie prend du temps, il est normal que ce processus soit marqué par des hésitations. Il n’est pas non plus invraisemblable qu’il passe, hélas, par des reculs. Mais il faut aussi se souvenir que la Tunisie est le pays le plus modernisé du monde arabe, dans ses pratiques sociales notamment. Sa législation sur les femmes n’a pas d’équivalent, et l’on peut être sûr que la polygamie par exemple, qui était déjà très rare avant son interdiction en 1956, ne sera pas réinstaurée.

– Quelles différences avec l’Egypte?

– L’Egypte est très rurale, pauvre et beaucoup plus travaillée par des courants radicaux et conservateurs que la Tunisie. Les pays occidentaux ont eu tort de la considérer comme un rempart contre l’islamisme: il s’y est notamment implanté en suppléant aux carences de l’Etat sur le plan social. Il n’y aurait pas de dispensaires ou d’aide aux plus démunis sans eux. Il faut aussi souligner que l’Egypte n’a pas encore commencé sa transition démocratique, puisque l’armée est toujours au pouvoir. Au final, il est probable qu’elle mette beaucoup plus de temps que la Tunisie pour accomplir sa mue.