Gare de Lyon à Paris, ce samedi midi. Agathe descend de son TGV en provenance de Genève avec bagages et Scarlett, son petit chien à la race indéfinissable. Elle a 23 ans, est étudiante en 5e année de médecine dans la capitale, était en vacances chez ses parents à Evian. «J'ai vu les images cette nuit, avec les autres étudiants on s'est dit par téléphone qu'il fallait venir aider. On nous a dit d'aller à Ambroise Paré en réanimation». Et elle raconte ceci : «Le 21 août dernier, j'étais en stage aux urgences de l'hôpital Foch. J'arrive tôt vers 7h et je vois un barbu en djellaba qui prend en photo des bouteilles d'oxygène. L'oxygène ça explose et ça fait des dégâts. J'avertis la sécurité qui m'envoie à la police. Sur la vidéo, ils identifient le type qui est déjà fiché. Ils l'ont arrêté mais l'ont relâché parce qu'il n'est pas interdit de prendre des photos dans les espaces publics, quelle connerie!».

Agathe file attraper son métro et son boulot qui l'attend à l'autre bout de Paris. Étrange lendemain d'horreur. Rues vides, boutiques et marchés fermés, couloirs du métro déserts. Les Parisiens n'ont pas pu dormir de la nuit, ils dorment maintenant, ont peur aussi. Etat d'urgence, ne pas sortir. Des tueurs circulent sans doute encore. Dans un kiosque de la place de la Bastille, la vendeuse d'origine libanaise, qui achève des études de droit, dit : «Regardez mon oreille il manque un bout, une balle à Beyrouth, j'avais 9 ans. La nuit vient maintenant sur Paris, ce ne sont pas des fous, je les appelle les flous de Dieu, incontrôlables, peur de rien».

"T'as des nouvelles?"

Marcher le long du boulevard Beaumarchais, voir ces rares regards baissés, rougis, rigolards quand les nerfs craquent un peu. Et ces mots chuchotés entre passants, amis, voisins: «T'as des nouvelles de lui? J'ai pas fermé l'oeil. Dans quel monde on vit. Nicolas devait aller au Bataclan et paf sa mère était souffrante, besoin de lui, il n'est pas allé au concert, le bol!». Le Bataclan, boulevard Voltaire, plus de 80 morts, une immense bâche étendue devant, un linceul. Beaucoup plus de TV que de badauds. Cet homme à bicyclette cependant qui affirme haut «qu'il ne faut pas rester confiné chez soi mais sortir, se montrer, être vivant».

Des fleurs, beaucoup de fleurs sur les trottoirs et cette épitaphe: «Les voleurs de vie les Français les combattent, sachez-le terroristes» et «Love from Canada, rest in peace Aurora». Rue Alibert, 10e arrondissement, les terrasses du Petit Cambodge et du Carillon (12 morts au moins) sont fleuries elles aussi. Reda, à peine 20 ans, est là, petite barbichette, look arabe, venu se recueillir et donner son sang à l'hôpital Saint-Louis tout à côté. «Les gens me regardent bizarrement, j'ai l'habitude, j'ai ma conscience pour moi. Je suis tellement triste.» Ces mots écrits sur une façade criblée d'impacts de balles: «Longue vie à la vie, nous sommes unis sans haine, sans peur, sans amalgame». Reda dit qu'il aime lire cela.

Anne Hidalgo, maire de Paris, passe, parle à la presse, a des mots gentils pour les gens du quartier. Patrick Chauvel, célèbre grand reporter photographique, rencontré à Sarajevo durant le siège, est livide. Il shoote, esquisse un sourire, fait son métier à Paris en guerre. Et puis Lassad, gars du quartier, assis sur le trottoir, totalement désespéré. «Un pote manque à l'appel, ils sont deux à tenir le poteau du Carillon le vendredi soir, ils boivent dehors, c'est une habitude. Roland n'a pas pu venir à cause du match de foot à la télé, mais Eric tenait le poteau. On ne sait rien, il ne donne plus signe de vie ». Pleurs dans les bras du journaliste qui est venu à lui.  

«Son portable ne répond pas»

Coup de téléphone d'Agathe, l'étudiante au petit chien : «Un copain, Antoine, était à la tuerie de la rue de Charonne, vous pouvez l'appeler ». Cet Antoine, étudiant en Sciences po, dit: «J'ai vu le mec charger sa kalachnikov, il était à pied, j'ai dégagé aussitôt. Olivier, un copain, aussi, mais il a pris une balle dans la main, il a été opéré cette nuit, mais nous n'avons pas de nouvelles de Sébastien. On a appelé le numéro d'identification des victimes mais ils n'ont rien. On attend. Son portable ne répond pas».

Rue de la Fontaine au Bois (au moins 5 morts), autre scène de pleurs: un solide gaillard qui a perdu son frère âgé de 28 ans. Il hurle : «Donnez-moi une arme, je les tue». Cri terrible dans le silence du recueillement, des hommages, des fleurs qui se déposent.

Trois dames, Brigitte, Dominique, Edith, qui vivent au 111 rue de la Folie-Méricourt «avec vue sur le massacre» disent-elles. Dominique: «J'ai entendu des tirs, poum poum, puis tac tac tac, on a cru à des pétards puis à un règlement de comptes, ça arrive par ici. On s'est tous allongé. Ca a duré 30 secondes. J'ai regardé par la fenêtre, il y avait cinq ou six corps sur la terrasse de la Bonne Bière et une mare de sang. Et puis après, la police a foncé dans le lavomatic et a commencé à tirer sur l'immeuble en face, on a imaginé qu'il y avait sans doute quelqu'un de retranché. Ca a duré trois heures et à une heure trente du matin il y a eu cinq tirs puis le silence ». L'immeuble en question près de la pizzeria Casa Nostra, abrite au quatrième étage, une association juive. Dominique :«Le type voulait peut-être les tuer, ça veut dire qu'il est bien renseigné car on n'est pas beaucoup à savoir qu'il y des juifs là». Leur souhaiter bon courage à ces dames-là. Elles répondent : «On en a et on en aura... jusqu'à la prochaine fois»