L’opération Bouclier de l’Euphrate, lancée par l’armée turque fin août 2016 dans le nord de la Syrie, est officiellement terminée. Le premier ministre Binali Yildirim l’a annoncé mercredi soir, au sortir d’une réunion du Conseil de sécurité nationale dirigé par le président, Recep Tayyip Erdogan. «Nous avons sécurisé une zone de 2015 km2 grâce à la prise d’Al-Bab», a déclaré le chef du gouvernement. Cette localité aux mains de l’Etat islamique (Daech) est passée le 24 février dernier sous le contrôle des forces spéciales turques et de diverses brigades rebelles syriennes alliées à Ankara.

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«Cette annonce n’est pas une surprise, estime Behlül Özkan, professeur de relations internationales à l’université Marmara. La légitimité de l’opération turque reposait sur son caractère défensif – d’où ce nom de «bouclier». Vous ne pouvez pas transformer votre bouclier en lance – en opération offensive –, quand aucun autre acteur du conflit ne le souhaite.»

«Mission accomplie»

Le chercheur rappelle les deux objectifs affichés par Ankara au début de son intervention. Le premier était de nettoyer les abords de la frontière turque des djihadistes de Daech. Des djihadistes qui profitaient de leur présence dans le nord syrien pour tirer des roquettes vers le territoire turc ou pour s’infiltrer en Turquie et y commettre des attentats.

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Le second but, jugé tout aussi important, était d’empêcher les combattants kurdes du Parti de l’union démocratique (PYD) d’occuper une zone continue à la frontière turco-syrienne. Ces combattants, cousins syriens du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), sont considérés à ce titre comme terroristes par Ankara. «Mission accomplie», peuvent clamer les dirigeants turcs, sept mois après le début de Bouclier de l’Euphrate.

Opération bloquée

Cette opération pouvait-elle, ou peut-elle encore, aller plus loin? C’était la prétention de Recep Tayyip Erdogan. Ces derniers jours, comme il le fait depuis des semaines, le président turc se disait prêt à engager ses troupes dans la région de Manbij, tenue par le PYD, mais aussi à Raqqa, la capitale autoproclamée de l’Etat islamique. Mais c’était aller un peu vite en besogne.

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«La réalité, c’est que l’opération turque est bloquée à Al-Bab, constate Behlül Özkan. Du côté de Manbij, les forces kurdes sont protégées par les Russes et les Américains, qui ne considèrent pas le PYD comme un groupe terroriste et entravent ostensiblement toute offensive turque. Sur le front sud, l’armée syrienne empêche non seulement toute progression vers Raqqa, mais il semble désormais clair que les Etats-Unis ont choisi de faire alliance avec le PYD, et non avec la Turquie.»

Négociations intenses

La participation d’Ankara à la reconquête de Raqqa fait l’objet depuis des semaines d’intenses négociations. En l’absence d’annonce claire de Washington, les responsables turcs continuent leurs appels du pied. Le secrétaire d’Etat américain Rex Tillerson, en visite à Ankara jeudi, n’y a pas échappé. Il s’est notamment entretenu pendant plus de deux heures avec Recep Tayyip Erdogan. Le chef de l’Etat turc a une fois de plus appelé les Etats-Unis à renoncer à leur alliance avec le PYD dans la lutte contre Daech, au profit d’acteurs «justes et légitimes» comme la Turquie.

Reste qu’en décrétant la fin de son opération Bouclier de l’Euphrate, la Turquie n’a pas pour autant annoncé son retrait de Syrie. Le premier ministre Binali Yildirim n’a rien dit sur le sujet, mais il a déjà évoqué d’autres opérations possibles, «sous un autre nom, que ce soit contre Daech ou contre tout ce qui menacerait notre sécurité».

Comme beaucoup d’observateurs, le chercheur Behlül Özkan ne croit pas à une prochaine campagne turque dans le nord de la Syrie. Il affirme, au contraire, que la présence de l’armée d’Ankara n’y est pas durable. «Dans les prochains mois, voire dans les prochaines semaines, la Syrie et son allié russe pourraient bien exiger de la Turquie qu’elle quitte Al-Bab. Ce devrait notamment être le cas s’ils se lancent dans une offensive contre Idlib [province rebelle du nord-ouest, contrôlée par une myriade de brigades, dont des groupes djihadistes]. Si la Turquie n’y renonce pas d’elle-même, sa présence militaire dans cette région finira tôt ou tard par déclencher une crise.»