Lors des élections législatives du 14 octobre prochain, les Canadiens, selon toute vraisemblance, porteront au pouvoir les conservateurs du premier ministre Stephen Harper. Si ce gouvernement, actuellement minoritaire, obtient suffisamment de députés pour être majoritaire à la Chambre des communes, le Canada devrait mener l'une des politiques les plus à droite de son histoire.

«Vous avez de beaucoup diminué la qualité de la démocratie au Canada», a lancé mercredi soir le chef libéral, Stéphane Dion, à son homologue conservateur, Stephen Harper, lors du «Débat des chefs (de partis)» à Ottawa. Le souverainiste Gilles Duceppe a enfoncé le clou: «On a été chanceux qu'en 2003 Monsieur Harper n'ait pas été majoritaire, parce qu'on serait en Irak aujourd'hui.»

Lors des débats télévisés de mercredi et jeudi soirs, le premier ministre canadien a été la cible des autres chefs de partis. Les attaques de ses adversaires reflètent assez bien les craintes d'une partie de l'opinion publique envers les conservateurs et les enjeux de cette élection: recul des libertés, alignement sur la politique américaine, hausse des budgets militaires, diminution des aides à la culture, abandon de la lutte contre le réchauffement climatique au profit des compagnies pétrolières et répression accrue envers les jeunes criminels.

La Chambre des communes est formée de 126 députés du Parti conservateur, de 101 députés du Parti libéral, de 50 souverainistes du Bloc québécois et de 30 élus de la gauche, le Parti néodémocrate. De 1993 à janvier 2006, les libéraux de Jean Chrétien puis de Paul Martin ont dirigé le pays. Englués dans des scandales financiers et incapables de se relever à cause d'un chef terriblement impopulaire, les libéraux n'ont quasiment aucune chance de remporter cette élection. Certains sondeurs ont même avancé que les libéraux ne formeront plus le principal parti d'opposition.

La situation des souverainistes du Bloc québécois n'est guère plus reluisante. «Qui aurait pensé il y a vingt-cinq ou trente ans, que nous aurions un prétendu leader souverainiste à Ottawa [...] qui ne veut pas entendre parler de souveraineté», a asséné Stephen Harper à la revue Mc Lean's le 22 septembre dernier. Seul le Parti néodémocrate bénéficie d'une légère embellie. «Le Bloc québécois devient un parti de gauche et accessoirement un parti souverainiste», a déploré l'ancien ministre souverainiste Jacques Brassard.

Fin tacticien, profitant des divisions et des faiblesses des autres partis, Stephen Harper est parvenu pendant les deux ans et demi de son gouvernement minoritaire à multiplier les lois conservatrices. Si l'actuel premier ministre dispose d'une majorité lors des élections législatives du 14 octobre, plusieurs analystes craignent que le politicien de l'Alberta n'ait les mains libres pour faire passer des mesures plus radicales. Parmi celles-ci, une remise en cause de l'avortement, du mariage gay, voire de la peine de mort sont souvent citées.

Les sondages révèlent le morcellement de l'opposition. Alors que, historiquement, deux gros partis se partagent les intentions de vote, les conservateurs obtiendraient cette fois 36% des voix, contre 23% pour les libéraux, 16% pour les néodémocrates et 9% pour le Bloc québécois. Les Verts, eux, sont crédités de 12% des intentions de vote. Avec 39% des voix, le Parti conservateur disposerait d'une majorité au parlement. Si le mouvement de Stephen Harper jouit de la faveur populaire, c'est plus par dépit que par réelle adhésion des Canadiens aux valeurs conservatrices. Mercredi soir, la plupart des bars de Montréal diffusaient un match de hockey entre l'équipe du Canadien et les Bruins de Boston. A la taverne Les verres stérilisés, sur la rue Saint-Hubert, les clients étaient plus passionnés par les machines à sous et les grands écrans diffusant le match de hockey que par le débat électoral diffusé sur une petite chaîne. Jeudi soir, jour du débat en anglais, la passion pour la politique n'était pas plus au rendez-vous.

A dix jours du scrutin, rien n'est joué cependant. L'électorat canadien est très versatile. Quelques analystes estiment ainsi que le chef conservateur a déclenché ces élections législatives anticipées pour que les Canadiens ne soient pas influencés par une éventuelle victoire aux Etats-Unis du démocrate Barack Obama, le 4 novembre prochain.