«Septante-deux ans après le coup d'Etat de juillet 1936, Franco et ses généraux sont accusés de crimes contre l'humanité.» En titrant ainsi vendredi en une, le quotidien de gauche Publico ne cachait pas son enthousiasme au lendemain d'une de ces initiatives chocs, et très polémiques, dont le juge Baltasar Garzon a le secret. Il y a dix ans, à la surprise générale, c'est ce même magistrat qui avait été à l'origine de l'interpellation à Londres de l'ancien dictateur chilien Augusto Pinochet. Jeudi, il a brisé un autre tabou, qui touche cette fois-ci au passé obscur de son propre pays, en ouvrant une instruction contre le général Franco, dictateur pendant quarante ans (et mort en 1975), et contre 34 de ses généraux, eux aussi décédés (LT du 17.10.08).

Hier, les réactions reflétaient le fossé béant qui sépare encore en Espagne les descendants et sympathisants des Républicains (vaincus par Franco au terme de la guerre civile entre 1936 et 1939) et ceux, généralement à droite, qui estiment qu'il ne faut pas fouiller le passé. Dans un camp, on applaudissait à tout rompre la décision «courageuse» du juge Garzon qui «criminalise définitivement le Caudillo et ses sbires», lit-on dans Publico. Dans l'autre camp, on se sent offusqué par un procès-verbal «stérile et ridicule», les accusés étant morts, et, fulmine El Mundo, par une «initiative grotesque et délirante provoquant l'hilarité des milieux judiciaires». Ce qui choque le plus? Le fait que Garzon ait réclamé, fixant un délai de dix jours, les actes de décès du général Franco et de ses 34 acolytes!

Il semble bien que le célèbre magistrat espagnol ait surtout voulu provoquer un coup d'éclat. Car, d'un point de vue judiciaire, sa mise en accusation est, de l'avis général, vouée à l'échec pour plusieurs raisons: les accusés ne sont plus en vie; le juge Garzon sera dessaisi du dossier d'ici un mois ou deux; et puis, comme l'ont souligné hier d'importants magistrats, le Parquet pourrait bien bloquer la procédure. Le principal obstacle juridique, c'est la loi d'amnistie de 1977, en vertu de laquelle tous les responsables de la dictature sont protégés par une sorte d'impunité. Ce qui explique que la transition démocratique espagnole se soit bâtie sur le socle d'un «pacte du silence». Dans son procès-verbal, Baltasar Garzon estime cependant que la répression franquiste «ne peut en aucun cas être prescrite»: en se basant sur le procès des nazis à Nuremberg, le juge considère que les «crimes contre l'humanité» échappent à toute limite temporelle. Or, selon lui, en renversant en 1936 la «République espagnole légitime», le général Franco était animé par «une volonté d'extermination» de ses opposants, qu'il appelait losRojos (les rouges), républicains, communistes ou anarchistes. Toujours pour le juge, le fait d'avoir modifié un système politique établi (la République) constitue un autre «délit imprescriptible».

En marge de l'attitude qu'adoptera le Parquet dans les prochains jours, beaucoup saluent un geste de haute valeur symbolique. «Réaliser, septante ans après, un procès virtuel à Franco est indispensable pour le futur d'un pays qui n'a pas été capable d'affronter les misères de son passé», écrivait hier un éditorialiste d'El Pais.

Mais la mise en accusation de Baltasar Garzon peut aussi avoir des effets plus concrets. Depuis septembre, il a recensé 114266 disparus, en majorité des républicains fusillés sommairement par les troupes franquistes et jetés dans des fosses communes jusque dans les années 1940. C'est sur cette base qu'il a ordonné l'ouverture de 19 de ces fosses, dont celle de Viznar, près de Grenade, ou gît le cadavre du poète Federico Garcia Lorca. «C'est le plus beau jour de ma vie», s'exclamait jeudi Ian Gibson, le principal biographe de l'artiste andalou, qui rêve depuis longtemps d'exhumer les restes de celui qui fut exécuté par des franquistes en août 1936, au tout début de la guerre civile. Les fouilles devraient commencer en novembre. C'est une belle récompense pour les associations qui luttent pour «récupérer la mémoire historique» et dont les plaintes sont à l'origine de l'initiative de Baltasar Garzon. Quant au célèbre juge, connu pour son courage (contre ETA, le crime organisé, la corruption immobilière...), mais aussi son goût pour la notoriété et une rigueur souvent discutable, il faut lui reconnaître au moins une certaine cohérence: lui qui milite depuis deux décennies pour une «justice sans frontière» le poussant à traquer d'anciens militaires des dictatures latino-américaines, il n'a pas oublié que l'Espagne pouvait difficilement continuer à donner des leçons au monde sans aussi balayer devant sa porte...