Il y a des moments, dans l’Histoire, où l’on a le sentiment que le vent tourne. Au milieu des années quatre-vingt, deux tiers des Etats du monde pratiquaient la peine de mort. Aujourd’hui, la même proportion est abolitionniste. Certains, dès lors, veulent croire que la marche est irréversible. Réunis cette semaine à Genève, dans le cadre du 4e Congrès contre la peine de mort (du 24 au 26 février), ils élaboreront les stratégies et affûteront les arguments destinés à faire plier ceux qui estiment qu’un Etat a le droit d’assassiner ses concitoyens. Démonstration.

La potence n’est pas dissuasive

La vertu dissuasive de la peine capitale est sans doute celle qui revient le plus souvent dans la bouche des partisans de l’exécution. On estime que les criminels, sachant la sanction qui les attend au tournant, se retiennent de commettre leurs actes. Les pendaisons pratiquées en Iran ou les décapitations saoudiennes, toutes deux publiques, se veulent une démonstration définitive du châtiment. «Cet argument ne tient pas la route, c’est une telle évidence qu’un meurtrier ou un violeur ne songe pas à la sanction encourue au moment des faits!, argue Raphaël Chenuil-Hazan, directeur de l’association Ensemble contre la peine de mort, organisatrice du congrès genevois. On se drape dans l’argument dissuasif mais la peine capitale répond en réalité à une soif de vengeance. L’homme de la rue conçoit la justice comme une réponse personnelle et non comme une réponse de la société. Quant aux Etats, ils l’utilisent souvent comme un instrument de répression.»

«Des études réalisées outre-Atlantique dans les Etats américains qui ont réintroduit la peine de mort après l’avoir supprimée ont au contraire prouvé une augmentation des crimes. On parle d’effet de brutalisation. En ayant recours à la violence, l’Etat désinhibe ses citoyens, qui hésiteront moins, ensuite, à s’en servir également», souligne le criminologue André Kuhn.

«Qu’un Etat tue pour montrer à ses ressortissants de ne pas le faire est un message incompréhensible pour la population», renchérit Manon Schick, porte-parole de la section suisse d’Amnesty International.

La sanction ne relève pas du droit des victimes

Certains partisans de la peine capitale estiment que l’exécution d’un criminel participe au processus de réparation que l’on doit à la victime ou à ses proches. Cette vision est particulièrement défendue pour les crimes les plus graves – assassinats et viols en tête – et explique le fait que plusieurs Etats n’ont aboli la peine de mort que pour les délits de droit commun (voir carte ci-dessus). «La loi du talion a été pensée à l’origine comme un progrès, une volonté de canaliser la vengeance. Il s’agissait de dire «œil pour œil, dent pour dent» mais pas plus. Elle est galvaudée aujourd’hui, puisque certains entendent «œil pour œil, dent pour dent» et pas moins!», stipule André Kuhn.

Nombre de familles de victimes s’élèvent contre l’utilisation de la mise à mort en leur nom. Aux Etats-Unis notamment, l’organisation Murder Victims’Families for Human Rights est très active. «La peine capitale ne relève pas du droit des victimes et entre en contradiction avec certains droits et valeurs essentiels tels que l’interdiction de la torture. Le fait d’être condamné à mort et d’attendre son exécution, parfois pendant des années, est un traitement inhumain et dégradant. Le droit des victimes ne peut passer au-dessus de cela», estime Andrew Clapham, directeur de l’Académie de droit international et de droits humains, à Genève.

Le risque, en outre, est celui de faire tuer un innocent. Une responsabilité que les familles de victimes refusent souvent d’endosser.

Pas lié à une prérogative religieuse

Régulièrement, des femmes sont lapidées en terre musulmane pour avoir commis un adultère, certaines pour avoir été violées. Régulièrement, des partisans de la peine capitale s’appuient sur des documents religieux pour justifier le recours à ces exécutions. «Les textes sacrés des principales religions du monde reconnaissent la peine de mort et établissent même une liste des crimes la méritant, mais on peut également trouver des arguments en faveur de l’abolition dans ces mêmes écrits», relève Alberto Bondolfi, professeur d’éthique aux Universités de Lausanne et Genève.

«Ces textes sont le reflet de l’époque à laquelle ils ont été rédigés, ils justifient ainsi des pratiques courantes à un moment donné. Le rôle des autorités religieuses est de les réinterpréter en tenant compte du contexte. Aujourd’hui, on n’écartèle plus sur la place publique, bien que cet usage ait lui aussi été justifié, alors pourquoi maintenir la peine capitale?» s’interroge Manon Schick. L’ancien garde des Sceaux, Robert Badinter, artisan de l’abolition en 1981 en France, rappelait la semaine passée au Temps: «Selon certains théologiens musulmans, la charia prévoit la peine de mort mais ne la rend pas obligatoire. Nous comptons sur les musulmans abolitionnistes pour faire passer ce message. Après tout, l’Ancien Testament n’est pas exempt de références à la peine de mort, or, nous nous en sommes affranchis.»

L’enjeu, pour beaucoup, sera de parvenir à dissocier l’islam du politique dans les pays musulmans fondamentalistes.

Plus cher que la perpétuité

Les partisans de la peine capitale arguent que celle-ci permet de faire des économies par rapport à un internement à vie des criminels, qu’il faut nourrir, surveiller… Des études ont prouvé le contraire, aux Etats-Unis au moins, où existent un certain nombre de possibilités de recours pour les condamnés. L’Université de Duke estime ainsi que la Caroline du Nord épargnerait 11 millions de dollars par an si elle renonçait aux exécutions. Selon le Centre d’information sur la peine de mort, basé à Washington, la Californie investit 137 millions de dollars chaque année dans ce système, alors qu’elle n’a plus exécuté depuis près de quatre ans.

«La peine de mort coûte très cher. Les procès durent trois à quatre fois plus longtemps, il y a une multitude de pourvois, d’expertises et de contre-expertises. Rien qu’un test ADN revient à quelque 15 000 dollars», énumère Raphaël Chenuil-Hazan. Chère, inhumaine et inutile, donc.

Renseignements sur le Congrès: www.abolition.fr

«Les textes sacrés sont le reflet de l’époque à laquelle ils ont été rédigés. Le rôle des autorités religieuses est de les réinterpréter.»