Alors qu’elle s’installe à son bureau du Comité international de la Croix-Rouge, scintille à son cou un pendentif argenté sur lequel est inscrit un mot arabe qu’on «peut traduire par grâce», explique Federica du Pasquier, Genevoise de 29 ans. Voilà une qualité qui paraît lui correspondre à merveille.

Attentive, empathique, passionnée par les langues et dotée d’un altruisme qui l’a menée jusqu’aux lignes de conflits de la bande de Gaza pour des négociations humanitaires, la jeune femme a un cheminement de vie qui semble l’avoir prédestinée à occuper le poste de conseillère pour Peter Maurer et Gilles Carbonnier, président et vice-président du CICR.

Issue d’une famille plurilingue (sa mère est Italienne, son père Suisse, une de ses grands-mères Américaine), elle apprend l’allemand à l’école et l’espagnol à l’adolescence, alors qu’elle se passionne pour le réalisme magique, un courant artistique latino-américain du XXe siècle. La richesse du multiculturalisme et de la philosophie lui semble inestimable, la théorie du relativisme culturel et les écrits de Claude Lévi-Strauss l’interpellant dès le collège.

Selon l’anthropologue français, nous serions limités dans notre capacité à interagir, communiquer, nous comprendre les uns les autres, entre groupes culturels donnés. «Or la recherche qui m’a toujours animée, et qui continue à m’animer, est d’essayer de trouver ce qui est essentiel et commun à tous les êtres humains», précise-t-elle.

Le désir de comprendre

«Notre génération a grandi dans l’ère post-11-Septembre, une période caractérisée par une certaine montée de l’islamophobie», se désole-t-elle. Un phénomène dont elle comprend la dangerosité après avoir grandi dans une Genève multiculturelle, entourée d’amis de toutes confessions. La volonté de dépasser les différences linguistiques et religieuses dessinera le fil conducteur de sa vie. «Une langue, c’est comme des lunettes à travers lesquelles on voit le monde. Si l’on n’a pas les mêmes, on ne va pas voir le même monde», soutient-elle. Apprendre l’arabe s’avérait par conséquent nécessaire pour mieux comprendre cette culture moyen-orientale. En 2008, elle part pour la Syrie et passe six mois à l’Université de Damas.

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Lors de son retour en Suisse, elle s’inscrit en 2010 à l’Université de Saint-Gall. Elle fait un premier échange aux Etats-Unis, près de Boston, avec l’Université Harvard, où elle obtiendra ensuite un master. Là-bas, elle se spécialise dans deux domaines: le droit de la guerre et l’art de la négociation. La première expérience de terrain de la jeune fille se déroule en Jordanie dans le cadre d’un cours sur l’évaluation de crises humanitaires et débouche sur un stage pour le CICR en 2015, le début d’une histoire prometteuse. Elle y retourne après l’obtention de son bachelor en travaillant une année à la mission du CICR auprès de l’ONU à New York.

Première mission

Elle part en Cisjordanie en 2017 et effectue sa première mission de terrain auprès du CICR. «Le cœur de son action, c’est la protection, qui cherche à limiter l’impact de la guerre sur des personnes qui ne participent pas ou plus aux hostilités», dit-elle. Lors de cette mission, Federica du Pasquier a d’abord rendu visite à des prisonniers palestiniens afin de vérifier qu’ils étaient traités selon les normes internationales protégeant les personnes privées de liberté.

Basée ensuite à Gaza lors des manifestations où des centaines de personnes avaient été blessées par balle par les snipers de l’armée israélienne – après l’annonce faite par l’ambassade des Etats-Unis de se déplacer de Tel-Aviv à Jérusalem –, elle a documenté les cas pour les présenter aux interlocuteurs militaires dans le cadre d’un dialogue sur la conduite des hostilités et le respect du droit.

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Sa troisième affectation pour le CICR a lieu en Syrie, pays avec lequel elle a tissé des liens forts dix ans auparavant. Installée entre Homs et Hamas, elle gère une équipe dédiée à la protection des deux gouvernorats de Syrie centrale. Elle mentionne notamment les efforts de ses collègues pour rétablir des liens familiaux partis en éclats. Pour elle, c’est le plus difficile à voir: «En Syrie par exemple, on peut partir acheter du pain et ne jamais revenir. Et la famille ne sait pas où l’on est, si l’on est mort ou vivant.» Le CICR s’efforce de venir en aide aux proches. Ces blessures sans réponse «empirent avec le temps».

Une leçon d’humilité

«La Syrie, c’est plusieurs réalités – comme partout où il y a un conflit. Vivre dans la capitale à Damas ou à Homs qui a été détruite à 60%, c’est vivre des quotidiens très différents.» Elle continue d’un ton ému: «Travailler dans l’humanitaire et faire du terrain, c’est une grande leçon d’humilité. On rencontre tous les jours des gens dont les vies ont été complètement détruites par le conflit, qui ont perdu tout ce qu’ils ont mais continuent à avoir l’audace d’espérer et le courage de se battre pour un avenir meilleur.»

Même si cet avenir semble lointain, Federica du Pasquier tente d’y contribuer, que ce soit par le biais de visites à ces victimes ou bien plus loin du terrain, à Genève, en multipliant les efforts pour venir en aide à ces populations affectées par des conflits armés.

Aujourd’hui, son nouveau rôle de conseillère est «radicalement différent» de celui sur le terrain, «et il présente d’autres défis». Au siège, elle travaille notamment sur la protection des données et sur les nouveaux défis sécuritaires posés par l’ère numérique. «Il est pour moi crucial de travailler dans un domaine qui a un impact positif, en lien avec nos valeurs: c’est ça qui compte.»


Profil

1990 Naissance à Genève.

2008 Obtention de sa maturité et départ en Syrie.

2016 Master à Harvard.

2017 Première mission de terrain avec le CICR.

2018 Mission (et retour) en Syrie.