Sa toux sonore, ponctuée d’un mouchoir en papier jeté dans la poubelle placée devant sa chaise, couvre la voix de son avocat. Félicien Kabuga, chemise bleue et jean, n’est pas tout à fait devant nous, comme lors d’une comparution normale. La salle Voltaire de l’ancien Palais de justice de Paris, où la presse et le public ont pris place, sert juste de lieu de retransmission vidéo. L’ex-homme d’affaires Rwandais, âgé de 84 ans et arrêté le 16 mai à Asnières-sur-Seine, comparaît devant les juges dans une autre salle de la cour d’appel. Lors de l’interruption d’audience, plusieurs membres de sa famille, surtout des femmes, se sont approchés de l’écran et de la caméra pour lui faire signe. Comme s’ils savaient, malgré les affirmations de la défense, qu’ils n’ont plus guère de chance de revoir rapidement le vieil homme libre de ses mouvements.

Un fugitif professionnel

Le 20 mai, une première audience de la même cour d’appel avait été ajournée pour laisser les avocats de Félicien Kabuga – inculpé pour sept chefs d’accusation (dont génocide et crimes contre l’humanité) par le Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR) – préparer sa défense en vue de mettre fin à son incarcération à la prison parisienne de la Santé et d’empêcher son futur transfert à La Haye (Pays-Bas) pour y être jugé. Place donc, cette fois, à la première véritable comparution de celui que les médias surnommèrent jadis le «financier du génocide».

L’homme, tassé sur son siège, mouchoir à la main et masque sur le visage, est un fugitif professionnel. Trente-cinq ans de cavale, protégé par sa famille et les siens, entre la Suisse (où il se réfugia d’abord avant d’en être honteusement expulsé en 1994, ce qui lui permit d’échapper aux poursuites), la République démocratique du Congo, le Kenya et la France, son ultime repaire. La présidente du tribunal a bien cela en tête. Pas question de le libérer.

La prison restera pour l’heure l’horizon de celui qu’une poignée de Rwandais tutsis, sur les bancs du public, désignent comme «le portefeuille des bourreaux» et le père des «Interahamwe», les milices hutues de sinistre mémoire: «L’insuffisance des garanties de représentation devant la justice et les risques pour l’ordre public, en France ou ailleurs, justifient la détention provisoire», assène la magistrate. A l’administration pénitentiaire de veiller sur l’état de santé préoccupant de l’accusé.

Dénégations en série

L’écran empêche de lire les émotions sur le visage de celui qui, jadis, finança la très meurtrière Radio Mille Collines, dont les animateurs scandaient, d’avril à juillet 1994, des appels au meurtre anti-tutsis qui aboutirent au massacre d’environ 800 000 Rwandais. Félicien Kabuga, qui s’exprime via une traductrice en kinyarwanda, a de nouveau tout nié en bloc alors que tout l’accable: son utilisation répétée de faux papiers, la fausse identité sous laquelle il vivait en banlieue parisienne, dans une résidence neuve proche du cimetière d’Asnières; les preuves détenues par le TPIR, devenu en 2010 le «Mécanisme chargé d’exercer les fonctions résiduelles des Tribunaux pénaux internationaux pour l’ex-Yougoslavie et pour le Rwanda»…

«Nous avons devant nous une personne recherchée pour avoir commis ce qu’il y a de plus grave dans l’histoire pénale de l’humanité […]. Sa trace était perdue depuis treize ans. Il n’est pas en mesure de partir en courant, mais il peut, grâce au soutien de sa famille, se procurer des faux papiers et s’enfuir à nouveau», avait prévenu le procureur à l’issue de la plaidoirie de l’avocat de l’ex-homme d’affaires, Me Emmanuel Altit, également défenseur de l’ancien président ivoirien Laurent Gbagbo. Un avertissement entendu par les juges. Lorsque les quatre gendarmes en faction se sont rapprochés de lui, mercredi, pour le ramener en détention, Félicien Kabuga n’a, cette fois, pas brandi son poing levé, comme il l’avait fait le 20 mai. La prison s’est refermée sur ses dénégations.