Jeudi, il était encore en prison, purgeant une peine de dix ans pour «abus de pouvoir» et «détournements de fonds». Le lendemain, il était nommé à la tête du Ministère de l'intérieur, chargé de la coordination des forces de sécurité du Kirghizistan. Félix Koulov,

56 ans, est un des personnages clés de la «révolution» en cours et l'un de ses destins les plus spectaculaires. Libéré le 24 mars par une foule de partisans après quatre ans de détention, le nouveau ministre avoue n'avoir même pas encore d'appartement. Il n'a pas non plus revu sa femme ni ses enfants, exilés aux Etats-Unis après son arrestation, en 2000.

Mais le ministre est au travail et, depuis sa nomination, semble avoir assez bien réussi à rétablir l'ordre. Fils d'officier, ayant fait toute sa carrière dans la police soviétique, il fut déjà ministre de la Sécurité nationale en 1997-1998, avant de se brouiller avec le président Askar Akaïev, qui vient d'être renversé. En 2000, Félix Koulov avait été arrêté alors qu'il venait de présenter sa candidature à la présidentielle. Depuis, il était le plus célèbre détenu politique du Kirghizistan.

– N'est-ce pas un peu court, un jour, pour passer de la prison au poste de ministre de la Sécurité?

Félix Koulov: En général, où que je sois, il me suffit de cinq minutes pour m'adapter à la situation et me sentir chez moi. Même en prison, j'avais des contacts avec l'extérieur et me tenais informé de ce qui se passait. J'ai aussi beaucoup lu… Le plus difficile était l'absence de chauffage. Je me suis habitué à dormir tout habillé, avec ma chapka. Néanmoins, comme je suis un homme d'ordre et de loi, j'ai promis que je retournerais en prison, une fois l'ordre revenu, si ma condamnation n'était pas annulée. Mais j'ai bon espoir d'être acquitté, car les poursuites contre moi étaient clairement politiques.

– Que s'est-il passé au Kirghizistan, était-ce vraiment une révolution?

– La révolution n'a pas encore vraiment commencé. Ce qui s'est passé chez nous est très différent de ce qui s'est produit en Ukraine ou en Géorgie. Ici, c'est un peu comme si maman était partie, abandonnant ses enfants et obligeant le grand frère le plus énergique à prendre les choses en main. Quand les manifestants se sont emparés du palais présidentiel, jeudi, ils ont appelé Kourmanbek Bakiev (ndlr: devenu le président par intérim), qui était en retrait, pour lui dire: le palais est pris. Faible et divisée, l'opposition n'était pas prête à s'emparer du pouvoir. Du coup, la situation politique est loin d'être clarifiée. Mais il n'est plus possible de revenir en arrière.

– Vous présenterez-vous à la présidentielle annoncée le 26 juin?

– Je ne veux pas que ma candidature mène à de nouveaux affrontements dans le pays. Si des personnes dignes se présentent, avec de bons programmes, il ne sera pas forcément nécessaire que je sois aussi candidat. Mais il est encore trop tôt pour en décider.

– Quels sont vos rapports avec Kourmanbek Bakiev? N'était-il pas premier ministre quand vous avez été jeté en prison?

– Nous sommes des camarades. Je ne me souviens pas qu'il était premier ministre lors de mon arrestation… Si, sans doute l'était-il, mais le premier ministre était surtout chargé des questions économiques. Maintenant, il faut voir quel sera son programme.

– On dit que Bakiev serait l'homme de Moscou, tandis que vous avez reçu, en prison, un soutien américain important…

– Le Kirghizistan est un si petit pays, enclavé et avec si peu de ressources, que, de toute façon, nous ne pouvons pas dire oui aux Américains et non aux Russes ou vice versa. Nous devons dire oui à tout le monde. Les Américains veulent que notre pays se démocratise: qu'il ne devienne pas une nouvelle menace pour le monde, un foyer du terrorisme ou du trafic de drogue. Mais nous ne pouvons pas vivre sans la Russie. Sur les 5 millions d'habitants du Kirghizistan, entre 800 000 et 1 million travaillent en Russie. Les Américains nous donnent de l'argent. Mais la Russie nous donne du travail. Les revenus que les Kirghiz rapatrient de Russie constituent près de la moitié du budget de l'Etat. La Russie fournit aussi notre essence, notre chauffage. On ne peut pas se fâcher avec Moscou. J'ai aussi du respect pour Vladimir Poutine.