HUMANITAIRE

La femme qui défie la haine au Burundi

Avec son ONG, Marguerite Barankitse prend en charge des enfants meurtris par dix ans de guerre civile. Une vaste entreprise de recyclage de la rancune et des frustrations, au-delà des clivages ethniques. Rencontre.

S'il fallait ne retenir qu'une seule chose d'une rencontre avec Marguerite Barankitse, ce serait sans conteste son sourire. Un sourire qui est en fait celui de milliers d'enfants à qui elle a redonné le goût de vivre.

«Maggy» est Burundaise, chrétienne et d'origine tutsie. Celle que tout le monde surnomme aussi «Oma» (grand-mère en allemand) lutte obstinément depuis douze ans contre les ravages provoqués par les massacres interethniques survenus au Burundi entre 1993 et 2003. Elle a créé une ONG, la «Maison Shalom», qui prend en charge 10000 orphelins meurtris par dix ans de guerre civile, affectés par la misère et le sida. Elle héberge, nourrit, scolarise «ses» 10000 enfants. De passage à Genève, elle assure entre autres la promotion de sa biographie qui vient de paraître*.

Fureur des machettes

Maggy connaît la face la plus terrifiante de l'Afrique. La fureur des machettes, la folie des massacres fratricides. En 1993, 72 personnes sont assassinées sous ses yeux. Des Hutus exterminés par des Tutsis, qui la considèrent comme une traîtresse à leur cause. Elle parvient à sauver 25 enfants. Ainsi naît sa vocation: œuvrer pour les enfants, militer pour la justice et le pardon, au-delà des clivages ethniques entre Hutus (majoritaires au Burundi) et Tutsis.

Maggy. C'est vrai que cette femme élégante a quelque chose de l'Iron lady. Et ce en dépit du regard doux et rieur dont elle se départit rarement, contrairement à son homonyme britannique. C'est vrai qu'elle a la force d'une véritable machine; une machine à recycler haines et frustrations: elle a développé par le biais de son organisation une structure de prise en charge des orphelins et enfants victimes. Cent vingt personnes - des éducateurs, des psychologues, des médecins, des infirmiers... - sont réparties dans 500 maisons où Maggy s'emploie à reconstituer un tissu social. Qu'ils soient Hutus, Tutsis, Twas... tous ont leur place dans cette vaste entreprise de «reconstruction des œurs».Par son action, de plus en plus médiatisée, cette femme de bien et d'exception a obtenu de nombreuses récompenses, dont la distinction Nansen du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) en juin dernier. Son nom figure sur la liste des femmes qui concourent pour le Nobel de la paix. «Un formidable moyen de se faire ouvrir des portes! Pour ce qui est des honneurs, je ne fais que mon devoir», précise-t-elle dans un rire sonore.

Maggy, une femme perdue dans la brousse à la frontière de la Tanzanie, qui s'assoit à côté des présidents. Mais pas plus que par son Eglise, Maggy n'est impressionnée par les puissants. «Je rencontre un président, la semaine d'après je dors sur la paille d'une maison de village.» Son franc-parler, sa détermination et sa spontanéité bousculent souvent les protocoles.

Elle est aussi critique à l'égard de certaines pratiques humanitaires: «Quand on me donne trop peu, je dis que je ne suis pas habituée à lécher les assiettes. Je préfère rester pauvre mais digne.» Maggy ne comprend pas pourquoi l'Afrique se fait souvent aider en renonçant à sa dignité, en acceptant l'humiliation. «Comment les humanitaires peuvent-ils circuler dans des 4X4 climatisés au milieu des rues misérables dans lesquelles ils ne descendent pas?»

La façon dont elle est perçue à l'ONU? «J'y ai beaucoup de surnoms. Dans les escaliers de l'Unicef, les portes se ferment à mon arrivée. Mais je viens exiger mon dû, rappeler aux humanitaires qu'ils sont à notre service.»

Les stratégies de développement, les objectifs... Maggy réfute le jargon onusien. Son plan d'action? «Moi je suis une Mama, répète-t-elle à l'envi dans les couloirs de l'humanitaire. J'ai cinq lettres à mon alphabet: A, I, M, E, R. Avec ça, je peux changer le monde.»

Sa formidable énergie, Maggy l'attribue à son éducation, à sa foi chrétienne et à sa confiance en l'homme. Elle a la capacité de voir d'abord l'humain, même chez les bourreaux d'hier. Son chauffeur est un ancien rebelle qui voulait la tuer. «J'ai toujours rencontré ceux qui voulaient ma mort.» Pour elle, le pardon est la clé de la reconstruction du Burundi, où l'élection du nouveau président, Pierre Nkurunziza, marque l'aboutissement du processus de réconciliation entre ethnies. Son arme? L'humour, la confiance et une certaine dose de provocation.

«Je ne cherche pas à plaire. Je veux vivre dans la vérité. Mais, au fait, c'est quoi la vérité?» philosophe-t-elle dans un grand rire.

* Christel Martin, «La Haine n'aura pas le dernier mot», Albin Michel.

Pour soutenir l'action de Maggy: l'association suisse «Un avenir pour les orphelins au Burundi» récolte des fonds. http://www.maison-des-anges.org

Publicité