«Yasser Arafat appartient au peuple palestinien et pas à Souha.» D'ordinaire si mesurée, la députée Hanan Ashraoui s'étrangle d'indignation à Ramallah, dans une ville portée à ébullition par les déclarations intempestives de la femme d'Arafat, cette quasi-inconnue qui prétend aujourd'hui s'accaparer le dernier souffle du raïs. «Cette femme confond son émotion personnelle et les enjeux politiques qui touchent tout le Proche-Orient. Elle doit comprendre où s'arrête son rôle.»

«C'est une conspiration»

C'est un coup de canon qui a frappé les territoires palestiniens dans la nuit de dimanche à lundi. Interrogée par la chaîne Al-Jazira, Souha Arafat s'en prenait au premier ministre Ahmad Qoreï (Abou Alaa) et à son prédécesseur Mahmoud Abbas (Abou Mazen), les accusant de «vouloir enterrer vivant» son mari, en état de mort clinique à Paris. «C'est une conspiration», affirmait-elle en assurant qu'Arafat est bien vivant et va «bientôt rentrer chez lui».

Pour ces deux hommes qui, comme le reste de la direction palestinienne, ont passé jour et nuit à tâcher de trouver le moyen de ne pas sembler usurper la place d'Arafat, c'est rien de moins qu'un coup de poignard dans le dos. Toute la matinée, les dirigeants palestiniens l'ont passée l'oreille collée au téléphone, tentant de savoir qui, dans une Autorité palestinienne aujourd'hui orpheline, avait armé le bras de Souha, relançant à leur tour la théorie d'une «conspiration».

«Au Conseil des ministres, nous nous sommes regardés avec des yeux ronds, explique au Temps le ministre de l'Intérieur, Qaddura Fares. Ces accusations sont tellement grossières qu'elles ont presque l'air d'une blague.» Après trois heures de débats, les ministres ont décidé à l'unanimité que le tandem Abou Alaa-Abou Mazen devait se rendre malgré tout à Paris. Il est vraisemblable que cette visite conjointe, reportée à ce mardi, visait à l'origine à annoncer officiellement la mort d'Arafat. Mais nul ne sait si les deux hommes, accompagnés du ministre des Affaires étrangères, Nabil Chaath, et du président du parlement palestinien, Rawhi Fattouh, pourront effectivement suivre le plan prévu, alors que tout l'édifice des institutions palestiniennes s'est soudain mis à trembler.

«Cette histoire, c'est Ali Baba et les 40 voleurs. Mais les voleurs sont cachés dans des jarres, personne ne sait qui ils sont vraiment», estime la jeune Iftihaj. Pour beaucoup de Palestiniens, nul doute n'est permis: c'est bien l'argent de la corruption et les tentatives de certains de ne pas laisser filer la manne qui expliqueraient les propos de la femme d'Arafat.

Les affirmations de Souha ont été d'autant plus durement ressenties que, depuis l'annonce de la maladie d'Arafat, chacun essaie de faire profil bas. «Regardez, les tracts sont déjà imprimés. Nous devions les distribuer partout à Ramallah, mais nous les gardons ici. Aujourd'hui, il ne faut pas être trop visibles», explique dans son bureau Saed Nimr, en montrant des vœux pour le ramadan ornés du visage de Marwan Barghouti, le chef du Fatah en Cisjordanie, emprisonné à vie par les Israéliens pour son rôle dans la deuxième Intifada. Saed Nimr est à la tête de la campagne qui vise à libérer Barghouti. Mais, vu par beaucoup comme le successeur d'Arafat, celui qui est devenu l'homme le plus populaire de Palestine attendra son tour dans les placards.

Les militants des Brigades des martyrs d'Al-Aqsa, ces cellules plus ou moins liées au Fatah de Yasser Arafat, responsables d'une partie des attentats qui ont eu lieu en Israël, ne prennent pas les mêmes gants. Dans la nuit, ils ont distribué devant la Mouqataa palestinienne un feuillet dactylographié qui ne laisse pas de place au doute: assurant que l'Intifada va continuer, ils affirment qu'ils ne reconnaissent la légitimité de personne d'autre qu'Arafat, à qui ils souhaitent prompt rétablissement. En attendant, disent-ils, la seule personne en qui ils ont confiance, c'est Marwan Barghouti.

«Nous sommes comme des parents qui ont abandonné des enfants seuls dans le froid de la nuit, sans leur donnerni à manger ni à boire, commente, à propos des Brigades, Qaddura Fares, le ministre de l'Intérieur. Et maintenant, nous voudrions les ramener à nous et qu'ils soient propres et bien élevés. C'est impossible. Cela va prendre beaucoup de temps.»