Le viol collectif qui a conduit à la mort d’une jeune femme le 16 décembre à New Delhi a provoqué l’indignation bien au-delà des frontières de la capitale indienne. Pourtant cet événement, malgré sa brutalité inouïe, est tristement banal. Dimanche dernier, une femme de 29 ans était violée dans un bus par six hommes dans l’Etat du Pendjab, au nord du pays. Mais cette histoire en tout point similaire à la première n’a guère suscité d’émotion.

Le pays le plus dangereux

La plus grande démocratie du monde s’illustre comme l’un des endroits les plus dangereux pour les femmes, avec l’Afghanistan, la République démocratique du Congo et le Pakistan, selon la Thomson Reuters Foundation. Ses lois en faveur de l’égalité, ses grandes figures politiques féminines et son économie galopante n’y changent rien.

A New Delhi, près de 24 000 affaires de viol ont été enregistrées en 2011 par la police. Un chiffre qui sous-estime largement la réalité puisqu’un nombre inestimable de cas n’est pas rapporté. «Le plus souvent, ils concernent des femmes pauvres», raconte la romancière indienne Kishwar Desai. Les victimes, quand elles ne sont pas désignées d’emblée coupables de leur agression à cause de leur habillement ou de leur comportement, sont la plupart du temps ignorées par les autorités.

L’agression de New Delhi a touché une jeune femme issue de la classe moyenne et réveillé un sentiment de solidarité et de colère contre le règne de l’impunité. Des milliers de personnes sont descendues dans la rue pour demander réparation. Mais Kishwar Desai relativise: «La colère s’éteindra et ce cas rejoindra les autres dans l’oubli. Il faut une volonté politique pour que les choses changent. Mais les autorités ont bien trop peur de s’attirer les foudres d’une population majoritairement patriarcale.»

Avortements sélectifs

Malgré une égalité reconnue sur le papier, les femmes restent des citoyens de seconde zone en Inde, et cela dès les premières heures de leur existence. D’après la revue médicale The Lancet , entre 4 et 12 millions d’interruptions de grossesse dues à la préférence pour les garçons ont été réalisées depuis 1980. Une tendance exacerbée par la baisse de natalité et la diffusion des technologies permettant de connaître le sexe du fœtus.

La préférence se manifeste plus tard aussi: les garçons sont en général mieux nourris, mieux instruits et mieux soignés que les filles. Résultat, l’Inde souffre de millions de «femmes manquantes», phénomène décrit pour la première fois dans les années 1990 par l’économiste indien Amartya Sen. Aujourd’hui, le pays compte 914 filles entre 0 et 6 ans pour 1000 garçons. Un déséquilibre qui nourrit le rapport de force défavorable aux femmes.

Pour beaucoup de jeunes hommes peu instruits venant des zones rurales, la relative liberté dont jouissent les femmes en ville reste incompréhensible, voire menaçante. Plus de la moitié des jeunes interrogés en Inde estiment qu’il est justifié de battre une femme.

Les romans de Kishwar Desai ­décrivent une Inde où la libéralisation économique fulgurante bouleverse une société restée profondément patriarcale. Ils mettent en scène des héroïnes confrontées au fœticide ou au viol, d’autres qui tentent de survivre en louant leur utérus à des couples occidentaux en mal d’enfants. «Les filles en Inde, dit l’écrivain de New Delhi, grandissent avec l’idée qu’elles valent moins que les hommes et la peur d’être victime d’une agression.»