Abus

Des femmes harcelées qui bouleversent la Suède

Champions de l’égalité, les Suédois découvrent avec effarement des milliers de témoignages de femmes victimes de harcèlement 

Plus de 200 actrices, dimanche soir, ont investi le Théâtre Södra, au centre de Stockholm. Avant d’entrer en scène, elles ont foulé un tapis noir, couleur de deuil, au lieu du traditionnel tapis rouge. Puis elles ont raconté, chacune à leur tour, des histoires vécues de harcèlement sexuel. Non pas la leur, mais celle de leur voisine, d’une autre actrice présente dans la troupe, «pour préserver l’anonymat», explique une des organisatrices.

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Dans la salle, où figuraient la reine de Suède Silvia et sa fille Victoria, le silence était pesant. Comme dans les 12 autres théâtres suédois où a été organisée jusqu’à lundi cette opération #tystnadtagning, #silence-action, pour dénoncer des pratiques trop souvent répandues.

Si les vagues provoquées par l’affaire Weinstein ont bien fait le tour du monde depuis Hollywood, elles semblent avoir eu un impact encore plus fracassant en Suède. Sept cents actrices de ce pays de 10 millions d’habitants, dans un communiqué, ont déclaré «ne plus vouloir être silencieuses». «Nous allons faire rejaillir la honte sur ceux qui la méritent, les abuseurs et leurs protecteurs», ajoutent-elles. Une volonté que partage Ninja Thyberg, une réalisatrice de 33 ans déjà primée à Cannes: «Les coupables, ce sont ces harceleurs qui voulaient me faire comprendre que ce serait une bonne chose pour moi de céder aux avances d’un homme de pouvoir, que ce serait bien pour ma carrière.»

Des milliers de témoignages

Ces personnalités du cinéma et du théâtre ne sont pas les seules à être touchées. En un peu plus d’une semaine, la presse locale a publié des pétitions signées par des milliers de femmes, toutes victimes de harcèlement. Près de 2000 chanteuses et musiciennes, parmi lesquelles des stars suédoises comme Robyn ou Icona Pop, ont ainsi pris la plume.

Dans une tribune au quotidien Dagens Nyheter, elles ont dénoncé les agressions, les viols et le harcèlement qui sont plus «la règle que l’exception» dans leur milieu professionnel. Dans le Svenska Dagbladet, plus de 4000 femmes travaillant dans le monde judiciaire ont également témoigné.

«Dans mon travail, je me bats pour le droit des autres mais moi-même je n’ai aucun droit», constate l’une d’entre elles, en décrivant des faveurs sexuelles demandées en échange d’un coup de pouce pour sa carrière. Sans oublier 1300 femmes politiques, également harcelées au quotidien, ou 1100 autres employées dans les nouvelles technologies, qui ont publié leur tribune dimanche.

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Effarement général

Le premier ministre, Stefan Löfven, s’est dit «horrifié». Margot Wällstrom, chargée des Affaires étrangères, a renchéri en déclarant que «ces appels ne suffisent plus, il faut maintenant passer à l’action». Car ces révélations nauséabondes surprennent et indignent dans un pays qui a été le premier, en 1999, à criminaliser les clients de prostituées; où les femmes bénéficient d’un congé parental et d’un système de crèches envié de tous; et où le social-démocrate Stefan Löfven se targue d’avoir composé «le premier gouvernement féministe du monde».

Encore en octobre dernier, la Suède arrivait au premier rang d’un classement sur l’égalité des sexes publié par la Commission européenne. «Oui, la situation pourrait sembler paradoxale, relève la journaliste Alexandra Pascalidou, qui va publier un livre sur le phénomène #MeToo. Comment se fait-il que chez nous, le pays de l’égalité, le paradis des femmes, il y ait tant de harcèlement? Les gens m’appellent du monde entier car ils n’en croient pas leurs oreilles!»

Pays de l’égalité

La Suède est-elle particulièrement touchée, ou bien les femmes y sont-elles plus enclines à parler? Pour Suzanne Osten, icône féministe et auteure dramatique, c’est bien cette liberté acquise par les Suédoises qui explique cette explosion de témoignages: «Nous avons beaucoup de droits en Suède, nous sommes même en train de discuter de l’égalité pour les salaires, pour les positions de pouvoir dans les entreprises, qui sont les derniers bastions masculins. Ce harcèlement était certes resté dans l’ombre, mais c’est bien tout le travail fait depuis les années 70 qui a permis que la parole émerge aujourd’hui.»

Dans les coulisses du Théâtre Södra, une fois la stupeur et l’émotion passées, tout le monde semblait enclin à aller plus loin. Alice Bah Kuhnke, ministre de la Culture, a déjà convoqué les directeurs de théâtre du pays pour leur demander de prendre des mesures.

Anna Carlson, présidente du Syndicat des arts vivants et du cinéma, veut aussi créer une commission mixte avec les employeurs: «On avait déjà œuvré pour l’égalité des sexes dans le travail en faisant des formations dans les écoles de théâtre, en encourageant les jeunes femmes à passer à la réalisation ou à la mise en scène, explique-t-elle. Maintenant nous allons nous occuper de ce qui se passe lorsque les femmes sortent de scène, sur le chemin des loges, dans les bureaux… Car c’est là que les choses se passent.»

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