Voilà des images embarrassantes pour la Turquie. Celles de manifestantes venues demander davantage d'égalité entre hommes et femmes et molestées par des policiers dimanches à Istanbul. Les coups de matraque, filmés et photographiés, font depuis lundi les choux gras de la presse nationale. Une soixantaine de personnes ont été interpellées lors de ce défilé non autorisé et trois d'entre elles se sont évanouies lorsque les forces de l'ordre ont projeté des gaz lacrymogènes pour disperser la centaine de militantes qui refusaient de quitter les lieux.

L'événement tombe particulièrement mal, deux jours avant la journée internationale de la femme du 8 mars que les manifestantes avaient décidé d'anticiper. Et ironie du sort, il est intervenu le jour même de l'arrivée à Ankara de la troïka européenne en visite pour deux jours en Turquie. Olli Rehn, le commissaire chargé de l'Elargissement, a immédiatement dénoncé les faits. «La Commission condamne toute sorte de violence déployée lors de manifestations pacifiques. Concernant les événements de dimanche, la police turque a fait preuve d'une brutalité disproportionnée. Les images ont été diffusées partout en Europe et croyez-moi, cela n'est pas bon pour la Turquie.» Le chef de la diplomatie luxembourgeoise, Jean Asselborn, s'est de son côté déclaré «choqué» et a demandé qu'une enquête soit diligentée afin de faire toute la lumière autour de cette affaire. Selon lui, de tels «actes ne sont pas dignes d'un pays candidat à l'Union européenne».

La réponse du gouvernement turc a été ambiguë et embarrassée. Si le vice-premier ministre Abdullah Gül s'est dit désolé et attristé et a confirmé l'ouverture d'une enquête, il a également rappelé le caractère illégal de ce défilé. «Les manifestants sont eux aussi tenus d'obéir à la loi, a-t-il déclaré. Les forces de l'ordre doivent de leur côté réagir de manière plus sensible face aux provocations.» Le premier ministre, Recep Tayyip Erdogan a quant à lui insisté sur le fait que «nulle part au monde, il n'est du ressort des activistes de décider de l'heure et du lieu des manifestations». Avant d'ajouter que six policiers ont été blessés dans ces affrontements.

Rapport sur la torture

La condamnation de cette bavure a donc été faite du bout des lèvres par un gouvernement qui affirme pourtant depuis des mois mener une politique de tolérance zéro à l'encontre de la torture. Olli Rehn a donc largement insisté sur la nécessité pour Ankara de mettre en pratique ces intentions «à tous les niveaux de l'Etat». Il a d'ailleurs insisté sur ce thème en visitant hier matin le bureau stambouliote de la Fondation des droits de l'homme de Turquie (HRFT). Son président lui a remis le dernier rapport sur la torture publié par l'association.

En 2004, l'HRFT affirme avoir recueilli à travers le pays 348 plaintes authentifiées de torture et d'actes dégradants, contre 340 en 2003 et 365 en 2002. «Ces chiffres ne baissent pas, reconnaît Levent Kutlu, l'un des membres de la fondation. La torture existe encore en Turquie, mais elle change de forme. Les forces de l'ordre optent pour des méthodes qui ne laissent pas de traces physiques, comme les insultes. Ces actes se déroulent par ailleurs moins souvent au moment de la détention mais dans des lieux ouverts, à l'extérieur ou dans des voitures.» L'association insiste aussi dans son rapport remis au commissaire européen sur la faiblesse des poursuites judiciaires et n'hésite pas à parler d'impunité tout en tablant sur un renversement de cette tendance avec l'entrée en application du nouveau code pénal, le 1er avril prochain.