Face à la foule enivrée par les slogans, Dorra Bouzid se réjouit: «C’est la première fois que je vois une ambiance surchauffée comme ça.» De quoi conforter dans ses convictions cette journaliste emblématique, qui a tenu la première chronique féministe à partir de 1955: «Je suis de la génération qui a bâti l’indépendance, j’ai toujours cru en mon pays. Je vois encore aujourd’hui qu’on ne se laissera pas faire.»

A l’appel de partis d’opposition, d’associations féministes et de défense des droits de l’homme, plusieurs milliers de personnes se sont rassemblées lundi soir à Tunis et dans plusieurs villes du pays, après la rupture du jeûne, pour défendre les droits de la femme, jugés menacés. C’est l’une des plus fortes mobilisations depuis l’arrivée au pouvoir des islamistes d’Ennahda, dont «le projet de société discriminatoire à l’égard des femmes apparaît maintenant à visage découvert», considère Saïda Garrach, figure de l’Association des femmes démocrates (ATFD).

«La goutte d’eau qui a fait déborder le vase», selon elle: l’adoption, début août, au sein d’une commission de l’Assemblée constituante d’un article controversé, proposé par Ennahda. Il énonce que l’Etat «garantit les droits de la femme», mais évoque aussi une «complémentarité» des rôles au sein de la famille. «Nous voulons l’égalité homme-femme, un point c’est tout», martèle au public la députée d’opposition Maya Jribi.

La date de la manifestation n’a pas été choisie par hasard: ce 13 août, jour férié, la Tunisie célèbre la promulgation du Code du statut personnel (CSP), en 1956. Un texte très novateur à l’époque, inédit dans le monde arabe, qui maintient l’inégalité hommes-femmes dans l’héritage et la tutelle du père sur la famille, mais abolit la polygamie et la répudiation.

Mais certains parmi les Tunisiens acquis au modernisme, insufflé par le père de l’indépendance Habib Bourguiba, voient dans l’article 28 une brèche dans le CSP et «une remise en cause de notre modèle», explique dans le cortège Naïma Rekik. La foule des manifestants prévient: «Jebali [ndlr: le premier ministre issu d’Ennahda], laisse tomber, la Tunisienne est trop forte pour toi», scandent-ils.

Ennahda tente de rassurer

L’affaire n’est pas encore jouée. Chaque article de la future Constitution doit encore être discuté et adopté en séance plénière à la majorité des deux tiers. Par ailleurs, le projet de préambule, voté à l’unanimité, consacre «l’équité et l’égalité des droits et devoirs entre tous les citoyens et les citoyennes».

Face à la polémique, Ennahda a défendu sa vision des relations familiales, mais rejeté toute volonté de retour en arrière. «La question de l’égalité a déjà été tranchée depuis longtemps en Tunisie, elle est même mentionnée dans le Coran», a déclaré lundi dans un discours télévisé le chef du gouvernement, qui estime que la question fait l’objet de «surenchères politiques».

Reste que les droits de la femme ne sont pas le seul motif d’inquiétude et de colère: l’inflation, le chômage, le sentiment d’insécurité, la saleté des rues, les coupures d’eau qui affectent le pays de façon inédite cet été, mécontentent nombre de Tunisiens. Hier, après des manifestations à répétition, Sidi Bouzid, berceau de la révolution, observait une grève générale. Pour répondre à la grogne, les islamistes ont annoncé dès juillet un remaniement du gouvernement, qui devrait intervenir après le ramadan.