Jacob Zuma est finalement tombé pour le délit mineur d’«outrage à la cour». Mardi, Sisi Khampepe, la présidente par intérim de la Cour constitutionnelle, a lu, avec toute la sobriété d’usage, le jugement au vitriol rendu par les juges. L’ancien président sud-africain est condamné à 15 mois de prison ferme pour avoir refusé de répondre aux questions de la «commission Zondo sur la capture de l’Etat». Zuma a refusé à plusieurs reprises de comparaître devant cette commission, qui enquête sur la corruption sous sa présidence, même après que la cour lui a ordonné de le faire.

«Il est irresponsable de la part d’une personne dans la position de M. Zuma de saper délibérément la loi, a expliqué Sisi Khampepe. Sa tentative d’assimiler des procédures juridiques légitimes à une chasse aux sorcières est dangereuse, infondée et intolérable. Jamais auparavant la légitimité de cette cour et l’Etat de droit n’ont été soumis à des attaques aussi sacrilèges. Elles sont une insulte à notre ordre constitutionnel pour lequel tant de femmes et d’hommes se sont battus et ont perdu leur vie.»

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L’ex-chef d’Etat doit se mordre les doigts d’avoir choisi Sisi Khampepe pour siéger à la plus haute instance judiciaire du pays en 2009, au début de son mandat. La même année, il avait nommé Thuli Madonsela comme médiatrice de la république. Une autre décision qu’il a dû regretter: le rapport Madonsela sur la «capture de l’Etat» – à l’origine de la création de la commission Zondo – avait conduit à sa démission, en février 2018. Polygame traditionaliste, Msholozi (son nom de clan) a sous-estimé le courage et la fermeté de ces deux femmes, qui font partie de la première génération de Noires à s’être affirmée sur la scène publique.

De l’apartheid à la démocratie

Khampepe, 64 ans, et Madonsela, 58 ans, ont de nombreux points communs. Elles ont grandi à Soweto, le centre de la lutte anti-apartheid depuis les émeutes des lycéens en 1976. «Je voulais être avocate pour combattre les injustices de l’apartheid, raconte la juge de la Cour constitutionnelle. J’étais inspirée par Nelson Mandela, alors en prison.» Fait exceptionnel à l’époque, elle a étudié à la prestigieuse faculté de droit d’Harvard en 1982.

Toutes deux ont commencé leur carrière dans les années 1980, sous l’apartheid, en luttant contre les discriminations à l’encontre des travailleurs noirs. Elles se sont ensuite mises au service de la nouvelle démocratie: Madonsela a participé à la rédaction des nouvelles lois, dont la Constitution, tandis que Khampepe siégeait au sein de la commission «vérité et réconciliation» de Desmond Tutu, sur les violations des droits de l’homme pendant l’apartheid. Khampepe est ensuite devenue juge.

Elle est la première femme noire nommée cheffe par intérim de la Cour constitutionnelle. Méconnue du grand public, elle a fait sensation mardi en lisant le jugement, aussitôt qualifié d'«émotionnel» et «colérique» par la Fondation Jacob Zuma… «Le stéréotype de la femme en colère était prévisible», regrette la juriste et analyste Judith February.

Zuma doit se rendre, dimanche, à un poste de police, probablement à Nkandla, son village au Kwazulu-Natal, et sera libérable après quatre mois. Mais ses partisans appellent déjà à la clémence du président, Cyril Ramaphosa. «Zuma a 79 ans et en raison du covid, sa vie serait en danger en prison. Nous demandons un pardon présidentiel», explique Andile Lungisa, ex-vice-président de la Ligue des jeunes de l’ANC (Congrès national africain).

«S’ils veulent Zuma, ils devront nous tuer»

A en croire son fils Edward, l’ancien chef d’Etat n’a toutefois pas l’intention d’obéir à l’ordre de la cour: «S’ils veulent Zuma, ils devront d’abord nous tuer.»  L'ex-président a d'ailleurs demandé vendredi soir l'annulation de sa condamnation. Ses partisans campent devant sa résidence de Nkandla. Mais l’une des filles de Zuma a indiqué qu’il se rendrait à la police. «S’il ne le fait pas, la police devra l’arrêter sous trois jours. Dans ce cas, il y a de réels risques de violences et d’instabilité», prédit l’analyste politique Aubrey Matshiqui. L’ANC est divisé entre les partisans de l’ancien chef d’Etat et son successeur. L’équilibre des forces, en faveur de Cyril Ramaphosa, reste fragile.

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Zuma n’est, quoi qu’il en soit, pas au bout de ses peines. Début juin, l’ex-président a de nouveau saisi la justice pour tenter d’éviter un procès pour corruption dans le cadre d’un contrat de ventes d’armes de la société française Thales en 1998: «Je demande à être acquitté sur la base du fait que l’Etat a perdu la légitimité constitutionnelle de présenter des preuves contre moi.» Il se dit victime d’un complot ourdi, depuis de nombreuses décennies, par des «agences de renseignement étrangères». La commission Zondo pourrait aussi recommander des poursuites judiciaires contre lui, une fois qu’elle aura rendu son rapport dans plusieurs mois.