«Je n’en peux plus d’entendre dire que je suis une menteuse du fait que je ne dépose pas plainte.» C’est par ces mots que Tristane Banon, la jeune femme qui accuse Dominique Strauss-Kahn d’avoir tenté de la violer en 2003, justifie dans L’Express le dépôt de sa plainte huit ans après les faits qu’elle dénonce. «Je n’ai pas voulu commenter (la situation de Nafissatou Diallo, ndlr) car je ne sais rien de son cas. Si elle a menti sur certains sujets, cela ne veut pas forcément dire qu’elle a menti sur le viol. Mais, pour moi, c’était devenu insupportable. Et puis de voir Strauss-Kahn libre, dîner dans un restaurant de luxe entre amis, ça me rend malade. Je sais bien que la moitié des gens me croira, l’autre non.» Mais pour pouvoir enfin «se regarder dans la glace», la journaliste écrivaine ne veut plus reculer, même si elle sait qu’elle risque de se faire «traiter d’affabulatrice».

La mère de Tristane Banon, la socialiste Anne Mansouret, a confié mardi à la télévision que sa fille «s’attendait à se faire détruire». Lundi, les avocats français de DSK ont en tout cas lancé la charge en annonçant qu’ils déposeraient plainte pour dénonciation calomnieuse. Ils affirment que la scène racontée par la jeune femme est purement «imaginaire».

Affaires symptomatiques

François Hollande, candidat à la primaire socialiste, et à l’époque premier secrétaire du Parti socialiste, mis en cause par la journaliste parce qu’il «savait», se défend également. Depuis Fort-de-France, il a affirmé «qu’il n’avait pas connaissance dans le détail» des faits dont parle Tristane Banon. Le nouveau favori pour la primaire entend «mettre un terme aux rumeurs», qui «commencent à être absolument détestables».

Qu’il y ait eu tentative de viol ou non, l’affaire du Sofitel, qui bute désormais sur les failles et les mensonges de la femme de chambre, comme l’affaire Tristane Banon, sont toutes deux révélatrices de la manière dont est reçue la parole des femmes qui se disent victimes de violence sexuelle ou de viol. C’est ce qu’ont tenté de démontrer les associations féministes: depuis le 15 mai dernier, elles ont dénoncé l’omerta sur les rapports ambigus entre pouvoir et sexualité, les propos sexistes – comme «il n’y a pas mort d’homme» ou «le troussage de domestique» – tenus juste après l’arrestation de l’ancien patron du FMI. Elles ont surtout mis en garde contre le tabou du viol et rappelé l’immense difficulté pour les victimes de sortir du silence et de porter plainte, notamment à travers un appel qui a recueilli plus de 30 000 signatures.

Les propos publics ont depuis lors été plus mesurés. Mais depuis vendredi dernier, jour du retournement de la situation pour DSK, de sa libération sur parole et de la levée de son assignation à résidence, le site de Paroles de femmes, l’une des associations qui a lancé l’appel, est abreuvé d’insultes. «On nous accuse d’avoir défendu la victime au mépris de la présomption d’innocence, alors que nous avons toujours pris beaucoup de précautions sur ce point, car nous ne savons évidemment pas ce qu’il s’est passé dans la suite du Sofitel. Nous avons juste dit: «Il faut aussi entendre la parole de la victime», explique Olivia Cattan, présidente de Paroles de femmes.

La crainte d’un retour de balancier et d’une forme de chasse aux sorcières a aussi motivé la rédaction d’une tribune titrée «Non au procès du féminisme», publiée dans Le Monde du 5 juillet, sous la plume de Clémentine Autain, co­directrice du mensuel Regards, et de la journaliste Audrey Pulvar. «S’il était prouvé que Nafissatou Diallo a menti, écrivent-elles, […] il faudrait alors qu’une majorité de voix s’élève pour ne pas abandonner le combat contre le sexisme et le viol. Nous assisterions à un véritable backlash, si la parole des femmes violées devenait plus suspecte encore qu’avant l’affaire.»

75 000 viols par an

«Les tabous sur l’ampleur des viols – 75 000 par an en France – et sur le problème des femmes pour en parler ont été brisés. Il ne faut surtout pas refermer le couvercle», confie Clémentine Autain au Temps. Dans les jours qui ont suivi l’affaire DSK, une hausse de près de 30% des appels au numéro de SOS Viol Femmes Informations a été enregistrée, alors qu’une vaste campagne menée quelques mois plus tôt n’avait guère eu d’écho.

Quant à Tristane Banon, son histoire est révélatrice d’un autre préjugé: si une femme jeune, jolie et aguicheuse dénonce une tentative de viol, «le soupçon pèse immédiatement sur elle, analyse Clémentine Autain, et sa parole risque de ne pas être cons idérée comme légitime».