Editorial

Ferguson, les dégâts du racisme institutionnel

Les appels au calme lancés par Barack Obama n’y auront rien fait. Ferguson, cette petite ville du Missouri, a sombré dans la violence lundi peu après la décision d’un grand jury de ne pas inculper le policier blanc qui a abattu Michael Brown, un Afro-Américain non armé de 18 ans, le 9 août dernier. La gestion douteuse des événements par les autorités policières, politiques et judiciaires ainsi que l’avidité des médias ont exacerbé la profonde colère d’une communauté noire qui espérait, à travers l’inculpation du policier Darren Wilson, obtenir un minimum de reconnaissance, celle qui donne le sentiment d’appartenir à la société américaine à part entière.

La confrontation mortelle entre un policier blanc et un jeune Afro-Américain pourrait n’être qu’un exemple de plus des rapports difficiles entre deux mondes qui se côtoient, mais qui s’ignorent. Elle est pourtant bien plus que cela. Dans un pays qui a, selon le premier président noir des Etats-Unis, accompli «d’énormes progrès» dans ses relations raciales sur le plan individuel depuis le mouvement des droits civiques des années 1960 et la fin des lois discriminatoires Jim Crow, un fléau continue d’empoisonner les relations entre Blancs et Noirs: le racisme institutionnel. Le phénomène, qui sévit depuis des décennies, reste nocif aujourd’hui encore.

Les politiques publiques fédérales et locales discriminatoires en matière de logement et d’aménagement du territoire, même avec l’assentiment de présidents démocrates comme Woodrow Wilson ou Franklin Roosevelt, ont contribué à la ségrégation de grandes villes et de zones périurbaines. Créée en 1934, l’Administration fédérale du logement (FHA) a largement favorisé l’avènement de ghettos noirs gangrenés par la criminalité, en n’attribuant qu’aux Blancs des prêts hypothécaires préférentiels pour s’installer dans de beaux quartiers homogènes. La justice pénale qui condamne et incarcère de façon disproportionnée les petits délinquants noirs ajoute encore aux frustrations.

Le cri de Ferguson est celui d’une communauté très touchée par le chômage et la pauvreté, incapable de s’extraire de sa condition à travers un système scolaire fortement ségrégué. C’est pourquoi le professeur de Harvard Charles Ogletree estime que des réparations pour les dégâts que les politiques publiques ont causés aux Afro-Américains sont justifiées et pourraient prendre la forme d’investissements massifs dans l’éducation. Mais l’Amérique ne sortira pas de l’ornière du racisme institutionnel sans revoir sa politique d’urbanisme, qui perpétue une pratique ségrégationniste d’un autre âge.