A l’heure où le marché mondial du travail est en pleine mutation en raison d’une numérisation qui avance au pas de charge et où il est secoué par une pandémie qui dure, diriger l’Organisation internationale du travail (OIT) est une vraie gageure. L’institution, qui a à peine célébré son centenaire en 2019 et dont la mission normative est essentielle, est au cœur d’une transformation fondamentale de la société qui a commencé et qui va se poursuivre ces prochaines décennies.

Cinq candidats ont décidé de relever le défi, trois hommes et deux femmes issus de quatre continents: l’Australien Greg Vines, actuel directeur général adjoint de l’organisation, Muriel Pénicaud, ancienne ministre française du travail, Mthunzi Mdwaba, professeur de droit d’Afrique du Sud, président de SANA, une association sud-africaine et norvégienne réunissant des entreprises, Gilbert Houngbo, actuel président togolais du Fonds international de développement agricole (FIDA) et enfin Kang Kyung-wha*, ex-ministre sud-coréenne des affaires étrangères.

L’heure de l’Afrique

Des auditions publiques de leur candidature ont commencé ce jeudi 20 janvier et s’achèveront vendredi 21 janvier. Elles offrent une transparence inédite au processus d’une élection qui aura lieu le 25 mars prochain. Chaque candidat est déjà en campagne active, sillonnant la planète pour tenter de s’assurer le vote de tel ou tel pays, de tel représentant des employeurs ou des travailleurs. Le futur directeur ou la future directrice succédera à Guy Ryder, Britannique qui provient des milieux syndicaux. Jusqu’ici, ce sont les Européens et Américains qui ont dirigé l’OIT à l’exception du Chilien Juan Somavia. Un expert du dossier le souligne: «C’est sans doute l’heure de l’Afrique».

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Le Togolais Gilbert Hounbgo ne dira pas le contraire. Le Temps l’a rencontré peu avant son audition de jeudi. Il met en relief ses atouts: «L’OIT est la seule organisation tripartite (employeurs, employés, Etats). J’ai travaillé dans le privé, dans le système onusien et j’ai été premier ministre du Togo pendant quatre ans. Je crois avoir un profil qui garantit un équilibre entre les trois piliers de l’OIT. Et j’ai officié comme directeur général adjoint à l’OIT voici quelques années.» A ses yeux, «une entreprise ne peut prospérer que s’il y a une cohésion sociale. L’employeur a donc besoin de respecter les droits des travailleurs. Mais les syndicats doivent aussi réaliser que la création d’emplois vient du secteur privé. Il n’y a pas lieu d’opposer capital à travail.»

Le candidat, qui a grandi dans une région rurale du Togo, sans protection sociale et qui devait travailler six jours par semaine à raison d’un dollar par jour, sait d’où il vient. Les enjeux autour du travail lui sont clairs: «Nous constatons dans certains pays une croissance sans création d’emploi. Il importera d’y remédier en investissant non pas seulement dans l’atténuation des changements sur le marché du travail, mais aussi dans l’adaptation qui concerne beaucoup les Etats du Sud.» Gilbert Houngbo se dit réformiste et estime qu’il est temps d’adopter un plan social global. A l’échelle de l’Afrique, l’un des grands défis, relève-t-il, est de formaliser l’économie dont 80 à 90% est informelle. «Cela passe par la formation, l’apprentissage, une protection sociale et des politiques d’investissement pour l’entrepreneuriat des jeunes.» Lors de l’audition de jeudi, on lui a demandé pourquoi il s’était fait réélire à la présidence du FIDA en 2021 alors qu’il convoitait la tête de l’OIT. Un point qui pourrait le désavantager.

L’autre candidat africain, Mthunzi Mdwaba, se targue d’une forte expérience dans le privé. Il pourrait obtenir une bonne partie des 14 votes des employeurs sur les 56 que compte le Conseil d’administration (14 votes pour les travailleurs, 28 pour les Etats) qui élit le futur directeur. Considéré par certains observateurs comme «très dynamique», il a les faveurs de ceux qui pensent qu’après Guy Ryder, il faut un représentant des employeurs. Mais le fait que son propre pays, l’Afrique du Sud, lui a retiré son soutien ne plaide pas en sa faveur. Quant au candidat australien Greg Vines, il a une bonne connaissance de l’organisation dont il est le vice-directeur général. Mais comme il a contribué à l’élection de Guy Ryder, certains y verraient trop un retour d’ascenseur et n’attendraient pas de lui un élan de réforme.

Fin du plafond de verre?

Si c’est l’heure de l’Afrique, c’est aussi celle des femmes. Deux d’entre elles pourraient rompre le plafond de verre sur lequel elles butent depuis plus d’un siècle. Aucune d’entre elles n’a dirigé l’une des organisations phares du système onusien et de l’écosystème international genevois. La Française Muriel Pénicaud mène ces jours une campagne active en Asie. Elle prend sa candidature au sérieux, voyageant de New York et Washington à Moscou, du Mexique à l’Afrique. Elle rencontre des ministres du travail et des affaires étrangères, des leaders syndicaux et d’employeurs.

Ancienne ministre du Travail dans le gouvernement d’Edouard Philippe, elle connaît très bien le domaine. Elle a le «tripartisme dans le sang». Elle peut se targuer d’une forte expérience dans le privé où elle fut tantôt directrice générale adjointe chez Dassault Systèmes, tantôt directrice des ressources humaines chez Danone. Elle est actuellement la représentante française auprès de l’OCDE. Elle veut s’inscrire dans une direction moderne de l’OIT, prenant en compte les enjeux considérables de la numérisation. Bien que perçue comme «patronale», elle semble s’inquiéter de l’érosion des protections sociales. Ayant contribué en France à la réforme du Code du travail, Muriel Pénicaud incarne les valeurs de protection sociale de l’Europe. Ses obstacles: elle n’a que peu de rayonnement international et les syndicats sont très réticents à sa candidature.

Quant à Kang Kyung-wha, c’est un peu la candidate surprise. Ex-ministre sud-coréenne des affaires étrangères, elle connaît bien Genève pour y avoir officié en qualité d’adjointe de la Haut-Commissaire des droits de l’Homme dans les années 2000. Elle fut aussi sous-secrétaire générale du Bureau des affaires humanitaires de l’ONU (OCHA) à New York. Son expérience internationale et onusienne fait l’unanimité. Là où on s’interroge, c’est au sujet de sa connaissance du domaine du travail et de l’OIT. Auditionnée jeudi après-midi, elle a en tout cas été catégorique: si élue, elle sera une directrice générale «impartiale.»

*Dans une première version, nous écrivions que la candidate Kang Kyung-wha était ministre des affaires étrangères de la Corée du Sud. Or elle a quitté ce poste il y a plusieurs mois.