L’Organisation mondiale de la santé l’a annoncé à plusieurs reprises. En vain. Le très attendu rapport de la mission indépendante de l’OMS à Wuhan pour tenter d’identifier l’origine du virus Sars-CoV-2 n’est toujours pas publié. Il pourrait être remis aux Etats membres de l’organisation ce lundi, puis présenté à la presse dans la foulée. Derrière ces retards qui irritent certaines chancelleries, on soupçonne une féroce bataille politique entre Pékin et Washington et peut-être même entre les experts de la mission, 10 internationaux (Australie, Danemark, Allemagne, Japon, Pays-Bas, Russie, Soudan, Royaume-Uni, Vietnam et Etats-Unis) et dix-sept Chinois.

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Rapport peu factuel

On s’interroge aussi inévitablement sur le contenu de ce document de 400 pages résultant du travail d’une mission dite indépendante. Or cette dernière, qui a dû attendre des mois avant d’obtenir le feu vert de Pékin, a pu être menée après que la Chine eut approuvé un programme de travail. Le document lui-même doit obtenir l’approbation de l’Empire du Milieu.

C’est sans doute autour de son contenu que les tensions se font jour. Un bon connaisseur du dossier le souligne: «Les retards de publication sont suspects. Ce ne sera pas un rapport factuel auquel on pourra pleinement se fier. Cela ne veut pas dire que ce sera un mauvais rapport, mais la difficulté de le rendre public illustre les terribles bras de fer qui doivent avoir lieu en coulisses.»

Chercheuse au Global Health Centre de l’Institut de hautes études internationales et du développement, Sara Davis connaît bien la Chine pour y avoir travaillé. Elle le relève: «L’environnement politique actuel est extraordinairement difficile en Chine pour mener une telle mission. C’est presque impossible de produire un rapport vraiment indépendant.» La chercheuse, qui incrimine aussi l’administration Trump pour avoir créé une atmosphère toxique autour de l’OMS, parle du rapport à venir en ces termes: «J’espère le mieux, mais je crains le pire.»

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«Dégâts d’image»

Un autre expert de la santé ne voit pas comment une telle mission qui s’est déroulée sur un mois, quarantaine comprise, peut aboutir à des preuves scientifiques définitives sur le Covid-19. Mais il craint une relative vacuité du rapport: «L’OMS a poussé pour que cette mission ait lieu. Si maintenant le document n’apporte rien de substantiel, elle va subir des dégâts d’image.»

Mais la Chine pourrait ne pas sortir indemne non plus: «Si le rapport dévoile des faits incriminants, voire explosifs, ce sera plutôt mieux pour l’OMS. Pour la Chine par contre, celle-ci va devoir faire le dos rond, poursuit-il. Mais elle subira encore davantage de dommages si elle verrouille tout par manque de transparence.»

Pouvoir d’inspection

Les hypothèses, analyse Antoine Flahault, directeur de l’Institut de santé globale de l’Université de Genève, sont sur la table: le Sars-CoV-2 a été transmis de la faune sauvage à un hôte intermédiaire, genre pangolin ou par le biais d’animaux domestiqués pour l’élevage. Il peut aussi résulter d’une fuite d’un laboratoire dont l’Institut de virologie de Wuhan. Les Chinois avancent une ultime hypothèse: il viendrait d’ailleurs, notamment des Etats-Unis.

Antoine Flahault espère que le document montrera de façon criante la nécessité de donner à l’OMS un vrai pouvoir d’inspection. Mais aussi que le rapport sera le produit d’une certaine indépendance académique. «Si, parmi les experts, certains se sentent floués, promet-il, ils sauront le dire publiquement.» Il reste que nombreux sont ceux qui n’excluent pas le fait qu’on ne connaîtra jamais l’origine du virus.