«Aujourd’hui, on peut avoir la satisfaction d’avoir réussi en peu de temps à organiser ce que l’on pourrait qualifier de l’une des plus grandes manifestations au monde», n’hésitait pas à dire, dimanche 2 janvier au journal sénégalais Le Soleil, le délégué général du Festival mondial des arts nègres (ou Fesman), Abdoul Aziz Sow. Du 10 au 31 décembre, Dakar, ainsi que d’autres villes du Sénégal, ont vécu au rythme de cet événement géant, le troisième du genre. La précédente édition avait eu lieu il y a 36 ans.

Cette célébration des cultures du continent, et de la diaspora, avait été lancée par le premier président du Sénégal indépendant, Léopold Sédar Senghor, en avril 1966. Chantre de la négritude, le poète-président avait accueilli Duke Ellington ou Aimé Césaire, entre autres, pour offrir un carrefour ainsi qu’une vitrine aux créations africaines. Objectif, affirmer l’apport des artistes noirs à la culture mondiale.

Déjà à l’origine de la monumentale – et contestée – statue de la renaissance africaine, inaugurée en avril 2010 (voir notre «Toile francophone» d’alors), le chef d’Etat sénégalais Abdoulaye Wade s’est placé sous l’égide morale de Senghor pour justifier la tenue d’une troisième édition du Fesman. Il rappelait cet héritage, et la nécessité de rassembler les créateurs d’Afrique et d’ailleurs, lors du Sommet de la francophonie, en octobre dernier à Montreux. Le 11 décembre, lors de l’inauguration du Festival, le président, cité par Le Soleil (partenaire du Fesman) a assuré que l’évènement permettrait de mieux connaître «nos talentueux enfants à travers le monde». Avec, en outre, une pensée géopolitique: «Soyez prêts pour la grande bataille des Etats-Unis d’Afrique», a-t-il lancé aux jeunes présents dans le public.

Durant 21 jours, le Fesman aura célébré 16 disciplines, des arts anciens au design en passant par la danse et la musique. Sur la Place dakaroise de l’Obélisque, où se trouvait la plus grande scène, ainsi que dans d’autres villes du pays qui avaient leur festival «labellisé», se sont notamment produits Wyclef Jean, Youssou N’Dour, Akon ou Tiken Jah Fakoly. De nombreuses conférences ont réuni des créateurs de tous horizons – par exemple, un séminaire d’écrivaines à Gorée –, et de toutes provenance: le pays invité était le Brésil. L’ensemble du programme a nécessité l’accueil de 7000 artistes et participants, dont plus de 3000 musiciens pour 300 groupes de musique, résume Abdoul Aziz Sow, maître d’œuvre de l’événement avec la fille du président, Sindiély Wade.

Un moment historique, ces 21 jours? Sans conteste, a jugé Abdoulaye Wade dans son discours du Nouvel-An, largement consacré au Fesman et cité par l’Agence de presse sénégalaise: «Sur le socle de l’unité culturelle des peuples noirs riche de sa diversité, le troisième Festival mondial des arts nègres aura fait l’inventaire de nos apports à la culture et à la civilisation panhumaines et embrassé passionnément l’avenir en création.»

Le correspondant local de RFI résume de son côté: «Outre les concerts, le centre des musiques noires, un musée didactique représentant les grandes figures de la musique, a rencontré un franc succès. La direction a d’ailleurs décidé de prolonger l’exposition jusque fin mars. Autant de manifestations qui ont donc attiré du monde sur des sites totalement rénovés pour l’occasion. Il faut dire que les spectacles étaient tous gratuits et donc accessibles pour le public.»

De Côte d’Ivoire, et bien qu’ayant d’autres soucis en tête, Nord Sud tirait son bilan lundi 3 janvier, relayé par le portail Abidjan.net: «Wade a réussi son pari», estime le journal: «Le moins qu’on puisse dire, il est loin d’avoir été un échec. Tout le pays de la Téranga [l’hospitalité sénégalaise] [...] a vibré pendant 21 jours. Concerts, expositions, spectacles, projections de films, conférences, ateliers, cafés-littéraires… ont permis aux populations d’avoir une idée sur le vaste patrimoine culturel que possède le continent et qui fait le tour du monde.» «La grande réussite de ce Fesman 3 aura été son impact dans la diaspora. Les retrouvailles de «l’Afrique-Monde» autour de la célébration de sa négritude et de son africanité», ajoute Nord-Sud.

RFI relève cependant le point sensible, la dépense: «Seule ombre au tableau: le coût du festival, chiffré à plusieurs milliards de francs CFA. A deux reprises la coalition de l’opposition a manifesté son mécontentement face à ce qu’elle qualifie de «gâchis financier», dans un contexte socio-économique difficile.»

Des sources, dont Les Afriques, parlent d’un budget de 35 milliards de francs CFA, soit 67 millions de francs. Par comparaison, c’est le coût de plus de trois éditions du Montreux Jazz Festival. De plus, le journal économique a évoqué des «chers imprévus», relatant les difficultés de trésorerie des organisateurs, qui ont dû recourir à des emprunts bancaires en cours de route: «Désemparés, Sindiély Wade [...] et [...] Abdoul Aziz Sow [...] ont mis à l’œuvre le premier emprunt bancaire pour le financement des activités culturelles de cette 3e édition du Fesman. Sur la place bancaire sénégalaise, seules deux banques [la Banque islamique du Sénégal et la filiale sénégalaise de la Société générale] ont répondu à la requête des organisateurs en libérant la bagatelle de 15 milliards Fcfa sous forme de lignes de crédit remboursables par l’Etat sur une échéance à court terme.»

Pour le commentateur du journal sénégalais Sud, «force est de reconnaître [...] qu’il y a eu un engouement certain à la Place de l’obélisque [...]. La valse des musiciens de talent sur scène a enjoué une jeunesse, chaque soir nombreuse à la place de l’Obélisque et dans les autres sites du festival.»

Mais selon l’éditorialiste, le Fesman aura surtout montré un Wade «si près, si loin du peuple»: «L’opinion a l’impression bien souvent que l’Etat ne fait rien pour protéger les citoyens contre les assauts culturels de l’extérieur. On a attendu en vain les réponses présidentielles à ce sujet pendant son adresse. Le chef de l’Etat qui a voulu certainement se rapprocher de son peuple et des peuples africains avec son festival, semble néanmoins s’en éloigner en restant selon plusieurs observateurs, dans cette partie réservée dans son discours à l’Art et à la culture, un peu trop aérien.»

N’empêche, assure Abdoul Aziz Sow au Soleil: «Nous savons subi tous les contrecoups, toutes les railleries, au début, sur l’improbable tenue de ce festival [...] Aujourd’hui, il est indéniable que pour tous, l’Afrique joue et continuera à jouer sa partition dans la marche du monde. Mais aussi et surtout, j’ai reçu des avis de personnalités, qui ont l’habitude d’organiser des manifestations artistiques, qui nous disent honnêtement qu’en si peu de temps, réussir ce pari de l’organisation prouve qu’après la Coupe du monde du monde [de football] tenue en Afrique du Sud [en juillet 2010], personne ne peut plus douter de la capacité d’organisation de l’Afrique.»

Pendant le Festival, nombreux, notamment dans les milieux culturels, sont ceux qui ont plaidé pour une périodicité fixe du Fesman, tous les trois ou quatre ans. Le Cap-Vert, qui était candidat pour cette édition, reprendra-t-il le flambeau?

Chaque vendredi, une actualité de la francophonie dans «La Toile francophone», sur www.letemps.ch