Maghreb

Le feu couve toujours en Tunisie

La colère contre le renchérissement est intacte dans certains quartiers de Tunis. Le collectif qui a lancé la mobilisation de janvier, avant d’être débordé par les violences, appelle à de nouvelles manifestations ce vendredi

«On ne se décourage pas!» affirme Asrar Ben Jouira, porte-parole de Fech Nestannew? [Qu’est-ce qu’on attend? en tunisien]. Elle et ses camarades du mouvement, proche de l’opposition de gauche, appellent à manifester ce vendredi devant le parlement tunisien. Leur objectif: obtenir l’abrogation de la nouvelle loi de finances, leur revendication depuis plusieurs semaines. Une manifestation a également eu lieu jeudi devant le Ministère de l’intérieur, pour demander la libération des jeunes arrêtés lors des protestations.

Alors que la Tunisie a connu une inflation de 6,4% l’année dernière, et que le chômage atteint 15,3%, la loi de finances cristallise la frustration d’une partie de la population, dont les conditions de vie se sont détériorées depuis la révolution de 2011. Si Fech Nestannew? a été le premier mouvement à appeler à manifester, dès le 3 janvier, les protestations ont vite dépassé le cadre pacifique qu’il espérait.

Relancer la mobilisation

Des heurts nocturnes – bâtiments publics détériorés, magasins pillés – ont ponctué les nuits de plusieurs villes et quartiers populaires du pays. Fortement réprimée, la révolte des jeunes des quartiers a abouti au décès d’un manifestant et à l’arrestation de plus de 900 personnes, selon le Ministère de l’intérieur. Fech Nestannew? s’est désolidarisé des débordements violents. Aujourd’hui, il espère relancer la contestation, et a choisi pour manifester la date symbolique du 26 janvier, en référence au 26 janvier 1978, le «jeudi noir», où une grève générale historique avait paralysé le pays avant d’être réprimée dans le sang.

Dans un quartier de Mornag, au sud de Tunis, ces stratégies militantes laissent indifférents Saber* et ses trois amis. Ici les violences se sont calmées, mais la colère, par contre, est intacte. Assis sur un muret entre les barres d’immeubles décrépites, ils évoquent les événements qui ont émaillé la nuit du mardi 9 janvier.

«C’était ici, à l’entrée du quartier. On est sorti pour protester parce que la vie est chère. En ce début d’année, le président veut nous mettre à la famine», raconte Saber, le verbe haut. Ils mettent le feu à des poubelles et des pneus. «Eux, ils n’envoient aucun responsable pour discuter avec nous», lâche-t-il, amer. La police de Mornag répond instantanément par du gaz lacrymogène.

«On n’est pas des casseurs»

«On n’est pas des casseurs. On a réagi à cause d’un cumul de problèmes. Les gens souffrent ici», s’emporte Saber. Pour Amin Allal, chercheur en science politique à l’Institut de recherche sur le Maghreb contemporain (IRMC) de Tunis, ces heurts révèlent un malaise plus grave qu’il ne «faut pas réduire à leur portée violente»: «Lorsque l’on discute avec ces gens et leur entourage, ils expriment des revendications collectives plus profondes.»

Un malaise et des revendications que l’on retrouve dans la bouche de Saber: «Mornag est une ville connue pour ses champions de boxe. Il y avait une salle qui a été cassée au moment de la révolution. Les citoyens de Mornag se sont cotisés pour la remettre à neuf, comme ça les jeunes avaient quelque chose à faire. L’Etat nous l’a interdit, alors qu’on dépensait notre propre argent!»

Le premier ministre, Youssef Chahed, a accusé ces protestataires nocturnes de «servir les intérêts des réseaux de corruption» et d’être des «casseurs» à la solde de l’extrême gauche. «La seule chose que j’ai reçue quand j’ai protesté, ce n’est pas de l’argent, c’est une cicatrice sur la tête avec une pierre que les flics ont renvoyée», ricane Saber. Le chercheur Amin Allal, lui, juge peu crédible la théorie du jeune payé pour casser. «On stigmatise le casseur, qui serait inconsistant et inconscient politiquement, et donc achetable. Bien entendu, il y a des groupes politico-économiques qui ont tenté de pousser discrètement ces mobilisations. Mais elles ne se résument pas à leur marchandage occulte», analyse-t-il, ajoutant: «On parle ici d’émeutes, ces gens risquent d’aller en prison.»

«Arrestations arbitraires»

A Borj Louzir, quartier populaire au nord de Tunis qui a lui aussi connu des émeutes, Skander, qui traîne dans une salle de jeu, s’inquiète pour ses amis. «C’est la galère pour ceux qu’ils ont arrêtés. Ici, ils ont embarqué des jeunes qui traînaient dans les rues, ils sont en train de leur attribuer des pillages de magasins dans d’autres villes», confie-t-il fébrilement.

Amna Guellali, la directrice du bureau local de Human Rights Watch, a assisté le jeudi 18 janvier au premier procès de protestataires de la ville de Tebourba, où un manifestant est décédé le 8 janvier. «Ces jeunes hommes ont été arrêtés dans des rafles nocturnes, traînés de force hors de chez eux, emmenés au commissariat et maltraités», raconte-t-elle. Elle demande la fin des «rafles aveugles» et des «arrestations arbitraires». L’issue du procès a été heureuse. Les 23 accusés ont été relaxés. Si Amna Guellali voit cela comme un «bon signe», elle estime qu'«il est impératif d’ouvrir une enquête sérieuse sur les allégations de mauvais traitements qui ont été avancées par les accusés dans cette affaire».

Saber, à Mornag, n’a pas été inquiété. Il ajuste sa casquette et soupire: «Avant, on avait tous un rêve: la révolution, que ça change. Mais rien n’a changé pour nous. On voudrait simplement que les politiques viennent voir le quartier. Trouvez-nous des solutions réelles, construisez-nous des usines, ne résolvez pas seulement nos problèmes immédiats.»

* Nom connu de la rédaction.

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