Angela Merkel est sous le feu des critiques. Jeudi, elle est réapparue en public, pour défendre sa politique sécuritaire. Dans l’après-midi, la chancelière s’est rendue avec les ministres de l’Intérieur et de la Justice dans les locaux du LKA, la police criminelle de Berlin chargée de l’enquête. «Nous savions en théorie depuis longtemps que nous étions une cible potentielle pour le terrorisme islamique, a rappelé Angela Merkel. Et pourtant quand un tel attentat arrive, c’est bien sûr tout à coup quelque chose de très différent. Je peux vous dire que nous avons adopté au cours des dernières années des mesures incroyables pour lutter contre le terrorisme, et ça me donne la certitude que nous parviendrons à surmonter cette période difficile», assurait la chancelière. «Au cours des derniers jours, j’ai été très fière de la façon très calme avec laquelle la très grande majorité des gens ont réagi.» Ces propos interviennent alors que les autorités à tous les niveaux, politique, fédéral, régional, mais surtout police et justice devront s’expliquer pour avoir laissé Anis Amri libre pendant des mois alors qu’il était classé islamiste «dangereux.»

Une grande retenue

Jeudi, le ministre de l’Intérieur confirmait que le Tunisien de 24 ans, est bien l’auteur de l’attentat: ses empreintes digitales ont été retrouvées sur la portière du camion qui a commis le carnage. La Rhénanie-du-Nord-Westphalie, à l’ouest du pays, était compétente pour le dossier Anis Amri, puisqu’officiellement il était enregistré dans la région. «Il y aura des élections régionales dans la région en mai prochain, et le cas d’Anis Amri sera certainement l’une des questions auxquelles sera confronté le gouvernement régional», estime le politologue Gero Neugebauer de l’Université Libre de Berlin. Pour l’heure, à part quelques manifestations de l’extrême droite – une veillée funèbre sous les fenêtres de la chancellerie mercredi soir et une manifestation de quelques dizaines de personnes sur les lieux du drame – les Allemands font preuve d’une grande retenue. «Les gens sont sous le choc pour l’instant. C’est dans les mois qui viennent que tout va se jouer», ajoute Gero Neugebauer. Selon lui, Angela Merkel va tenter entre-temps de défendre sa politique migratoire. «Ce ne sera pas chose facile. Plus de la moitié des Allemands désapprouvent l’orientation prise à ce sujet. Et elle va laisser à Thomas de Maizière le soin de défendre le dispositif sécuritaire.» La tâche s’annonce compliquée.

«Les autorités l’avaient dans le viseur, et il a quand même réussi à disparaître», s’étonne le quotidien Tagesspiegel au sujet du suspect. De fait, Anis Amri était connu de longue date pour ses activités en rapport avec le djihadisme. Petit délinquant soupçonné d’avoir été impliqué dans le trafic de stupéfiants à Berlin, il était sous observation au printemps dernier et son nom figurait sur la liste des quelque 500 personnes jugées dangereuses dans le pays. Il était soupçonné de vouloir réaliser un braquage pour financer un attentat et il aurait proposé au moins à une reprise ses services pour commettre un attentat suicide.

Sous-effectif chez les policiers

Après des semaines d’observation au printemps, les enquêteurs avaient pourtant cessé de le suivre à la trace. «Observer un suspect 24 heures sur 24, cela veut dire que 12 policiers sont mobilisés en permanence pour écouter les conversations téléphoniques, noter les moindres faits et gestes de sa vie quotidienne. On le fait pendant des semaines lorsqu’on a des soupçons et qu’un juge a ordonné l’observation. Mais au bout de plusieurs mois, alors que l’on n’a rien noté d’autre que le nombre de cafés que le suspect a bus par jour, on passe à un autre suspect. D’autant que nous sommes en sous-effectifs», explique un enquêteur de la brigade anti-terrorisme de Berlin.

Anis Amri, catalogué «cellule dormante» après quelques conversations téléphoniques suspectes, a cessé d’être surveillé.

L’extrême droite dénonce la réduction des effectifs de police depuis plusieurs années déjà. Le nombre des fonctionnaires de police est passé de 250 500 en 2007 à 244 000 en 2015. Tous les Länder, compétents pour les questions de sécurité, tentent de revoir à la hausse leurs effectifs, mais se heurtent à un manque de moyens et surtout de candidatures.

L’arsenal juridique à disposition de la lutte anti-terroriste est-il suffisant? La question occupera le premier plan de la campagne électorale. Deux mesures sont tout particulièrement évoquées. La première consisterait à créer des centres de détention – parfois appelés «zones de transit» – censés accueillir les réfugiés prêts à entrer en Allemagne le temps de vérifier leur identité, ou alors les clandestins au comportement suspect, mais non expulsables. «Cela revient à établir une sorte de peine de prison préventive, et c’est incompatible avec la Loi fondamentale allemande», rappelle Gero Neugebauer. Un tel texte serait automatiquement recalé par la Cour Constitutionnelle de Karlsruhe.
La seconde mesure évoquée dans le débat public est l’instauration de bracelets électroniques. «Cela ne permet pas d’éviter un attentat, rappelle Frank Tempel, du parti néo-communiste die Linke. Rien n’empêche de détruire ce bracelet, et de disparaître ensuite dans la nature.»