Les dix dépouilles des preneurs d'otages enveloppées dans des draps tachés de sang sont déposées devant le bâtiment criblé de balles de l'Hôpital de Ratchaburi, comme pour témoigner que tout est consommé. Vingt-quatre heures après que le commando, composé de combattants de la minorité ethnique karen et d'étudiants birmans, eut commencé la prise d'otages dans ce complexe hospitalier situé à 100 kilomètres à l'ouest de Bangkok, la police thaïlandaise a donné l'assaut. «Tous les preneurs d'otages ont été tués en action pendant le combat. Aucun otage n'a été blessé», explique un général de police alors que les corps sont embarqués dans une ambulance.

Bangkok remercié

Les 30 commandos de police qui ont effectué l'attaque sortent, le fusil d'assaut en travers de la poitrine et le visage fermé, sous les applaudissements du public et des infirmières. Tout est bien qui finit bien. Et pourtant le dénouement de cette crise, au cours de laquelle environ 500 patients de l'hôpital ont été retenus en otage, laisse un goût amer. Le principal bénéficiaire en est la dictature militaire au pouvoir en Birmanie qui tente depuis plusieurs années d'éliminer l'Armée de Dieu, le groupe de guérilla qui lutte contre la junte à Rangoon et dont étaient issus les dix preneurs d'otages.

Dans un communiqué, la junte birmane a vivement remercié le gouvernement thaïlandais «pour la manière décisive dont il a protégé ses citoyens des périls du terrorisme». Les généraux birmans se maintiennent au pouvoir depuis trente-huit ans et sont accusés de violations massives des droits de l'homme à l'encontre de la population. Ils ont refusé de reconnaître leur large défaite électorale en 1990 et écrasent sans merci toute velléité d'opposition politique. Rangoon a déjà commencé à exploiter habilement pour sa propagande les errements criminels du groupe de rebelles «pro-démocratiques» à Ratchaburi.

Comment l'Armée de Dieu, qui regroupe quelque 200 hommes (combattants karens et étudiants birmans), en est venue à ces extrémités? Leur opération ratée a l'allure d'un acte désespéré. Ces dernières semaines, ce groupe empreint de mysticisme faisait l'objet d'une offensive appuyée de l'armée birmane. L'armée thaïlandaise, énervée par la perte de plusieurs soldats tués par une mine, s'était aussi mise à bombarder le repaire du groupe caché dans la jungle épaisse de la zone frontalière. La situation était devenue intenable et les blessés étaient nombreux. La principale revendication des preneurs d'otages était ainsi de pouvoir repartir par hélicoptère dans leur repaire accompagnés d'une dizaine de docteurs.

La guérilla karen dans son ensemble, représentée par l'Union nationale karen, est au bord de l'extinction. Essoufflée après un demi-siècle de lutte contre le pouvoir centralisateur birman, elle semble plus occupée aujourd'hui à commercer illégalement du bois précieux qu'à lutter pour obtenir l'indépendance.

Il s'y ajoute une dimension mystique. Selon un mythe récurrent dans la tradition karen mêlant animisme et christianisme, les dirigeants de l'Armée de Dieu – deux jumeaux âgés de 12 ans, Johnny et Luther Htoo – apparaissent comme des sortes de messies venus sauver le peuple karen de la déroute. Convaincus du pouvoir d'invulnérabilité de ces enfants guérilleros, les combattants de l'Armée de Dieu se sont engagés à lutter jusqu'à la mort pour l'établissement de la démocratie en Birmanie. Le fiasco de Ratchaburi est leur premier faux pas après une longue série de succès contre les forces birmanes.

Les autorités thaïlandaises, qui ont longtemps toléré les activités des groupes d'opposition birmans et des minorités ethniques sur le territoire thaïlandais, vont immanquablement durcir leur attitude, même si la grande majorité des organisations anti-Rangoon basées en Thaïlande ont condamné l'opération de l'Armée de Dieu à Ratchaburi. Les groupes birmans pro-démocratiques réfugiés en Thaïlande manifestaient jusqu'à présent régulièrement dans les rues de Bangkok et organisaient des colloques pour promouvoir leur cause. Les quelque 100 000 villageois karens réfugiés en Thaïlande pour fuir les combats entre la guérilla et l'armée birmane risquent aussi de subir le contrecoup de l'opération de Ratchaburi. «La Thaïlande ne révisera pas sa politique d'acceptation des personnes déplacées, mais nous allons sérieusement revoir la façon dont nous prenons soin de ces gens», a prévenu un porte-parole du gouvernement thaïlandais.