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En 2006, durant un discours à La Havane. (Sven Creutzmann/Mambo Photography/Getty Images)
© Javier Galeano

Cuba

Fidel Castro, un destin du XXe siècle

Le Lider Maximo est décédé vendredi soir à La Havane à l’âge de 90 ans. Il a survécu à 11 présidents américains, qu’il n’a pas hésité à affronter. Histoire d’une vie dont la fin clôt vraiment le XXe siècle

Icône des révolutionnaires du monde entier pour les uns, épouvantable dictateur pour les autres, Fidel Castro est décédé vendredi soir à La Havane à l’âge de 90 ans, l’âge de la reine d’Angleterre. Son corps sera incinéré ce samedi. Il avait acquis une aura planétaire en se présentant comme le héraut de la résistance à la superpuissance qui a dominé la seconde moitié du XXe siècle: les Etats-Unis. Si le Lider Maximo était en retrait de la politique depuis 2006 quand il est tombé malade, cédant officiellement le pouvoir en avril 2011 à son frère Raul, son ombre a longtemps plané sur La Havane avant de s’estomper.

Une pensée, «L’heure du devoir»

Dans le cadre du rapprochement américano-cubain annoncé par Raul Castro et Barack Obama le 17 décembre 2014 qui a mené au rétablissement historique des relations diplomatiques entre les deux pays, rompues en janvier 1961, l’absence de Fidel Castro avait été remarquée. Il avait l’habitude de livrer ses «Réflexions» sur les affaires du monde dans la presse cubaine. Dans un texte publié en 2014 intitulé «L’heure du devoir», répondant à un éditorial du «New York Times», il se disait néanmoins favorable à une coopération avec Washington pour combattre Ebola.

A ce sujet: Obama à Cuba, pour tourner la page de la Guerre froide

Un tournant d’autant plus fort que Fidel était moins enclin à dialoguer avec Washington que son frère Raul. Ce dernier, plus pragmatique, a été décrit comme étant imprégné du modèle chinois de libéralisation de l’économie parallèlement au maintien d’un pouvoir politique fort.

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Un Barack Obama «stupide»

En 2011, Fidel Castro n’hésita pas à qualifier le président américain de «stupide». Barack Obama déclarait qu’il était prêt à revoir sa politique cubaine pour autant que La Havane mène des réformes sociales et politiques. Le révolutionnaire cubain à la retraite n’a pas ménagé Barack Obama, estimant en 2012 que le démocrate américain présidait un pays «à des années-lumière du rêve de Martin Luther King».

En décembre 2008, un mois après l’élection du premier président noir à la Maison-Blanche, Fidel Castro nourrissait pourtant des espoirs: «Avec Obama, des pourparlers peuvent avoir lieu où il veut. […] Mais il doit se rappeler que la technique du bâton et de la carotte ne marche pas avec notre pays. Les droits souverains du peuple cubain ne sont pas négociables.» Les tensions entre La Havane et Washington n’ont pas empêché le leader cubain de solliciter toutes les administrations américaines depuis l’arrivée de John F. Kennedy à la Maison-Blanche en 1961, expliquait voici peu au «Temps» le professeur William LeoGrande, auteur du livre «Back Channel to Cuba». Même des émissaires du secrétaire d’Etat de l’époque, Henry Kissinger, eurent un contact direct avec Fidel Castro pour tenter un début de normalisation.

Un résumé de l’histoire de ces cinquante dernières années

La mort du Lider Maximo est un événement considérable. Parce que sa figure hiératique a influencé notre imaginaire, parce qu’avec le Che, le barbudo de Biran représentait l’antithèse d’un confort ou d’un statu quo qui indispose une jeunesse idéaliste et révoltée. Parce qu’en portant un t-shirt à son effigie, on pensait pouvoir changer le monde. Le leader cubain résume à lui seul l’histoire de ces cinquante dernières années. Au cœur du conflit Est-Ouest, il a été le défenseur du Sud pauvre face au Nord riche, du communisme contre le capitalisme. En treize ans, il enverra près de 300 000 soldats cubains en Angola pour faire triompher la lutte de libération nationale dans le cadre d’un conflit périphérique de la Guerre froide.

Un leader en quête d’ubiquité

Le Lider Maximo s’était assuré, en Hugo Chavez, le président vénézuélien aujourd’hui décédé, et en le président bolivien Evo Morales des «fils spirituels» appelés à porter le flambeau castriste pour venger une Amérique latine longtemps meurtrie par l’interventionnisme américain. Mais il a laissé Cuba dans un état préoccupant, contraignant son frère Raul à mener des réformes économiques radicales pour tenter de maintenir le pays à flot en raison de l’assèchement de la manne des pétrodollars vénézuéliens. Celui que la CIA aurait tenté d’assassiner à 600 reprises se disait «angustiado», angoissé à l’idée que le socialisme ne lui survive pas. Dans un discours de novembre 2005, il disait: «Le pays et la révolution peuvent s’autodétruire.»

Dans «Granma», l’organe officiel du Parti communiste, Castro tenta néanmoins de rassurer: «Je n’ai pas le moindre doute que notre peuple et notre révolution lutteront jusqu’à la dernière goutte de sang. […] L’impérialisme ne pourra jamais écraser Cuba.» Quand le leader cubain chuta en 2004 et se cassa un genou, son attitude fut révélatrice de son rapport au pouvoir. Peu après l’accident, Fidel Castro publiait un grand article dans lequel il expliquait pourquoi il avait décidé de renoncer à une anesthésie générale: afin de pouvoir toujours donner des ordres depuis la salle d’opération.

Mégalomane ou courageux

Autoritaire, mégalomane et égocentrique pour les uns, courageux, charismatique et pragmatique pour les autres, Castro a habilement joué de son image de leader messianique. Une iconographie plus spirituelle que physique. Contrairement à celle du Che qui tapisse les murs de la capitale cubaine et qui servit à l’exportation de la geste révolutionnaire cubaine, l’image de Fidel était étonnamment absente de l’espace public. Inlassable pourfendeur de l’Occident et de la mondialisation, adepte invétéré de discours-fleuves de plusieurs heures à l’ONU ou à La Havane, il a presque fait croire au mythe de son immortalité. Il a confronté au total onze présidents des Etats-Unis. Le nom de la villa où il résidait à La Havane est révélateur du rôle que Cuba et lui-même se voyaient appeler à jouer pour refaire le monde: «Punto Cero», le point zéro.

L’insurrection de 1953

Son parcours a de quoi fasciner. A 27 ans, le 23 juillet 1953, il fomente une insurrection contre l’impopulaire dictateur Fulgencio Batista et attaque la caserne militaire de la Moncada, à Santiago. 80 rebelles sont tués. L’opération, bâclée, est un désastre. Le jeune homme est condamné à 15 ans de prison. Dans sa geôle, il écrit ses thèses politiques dans «L’Histoire m’acquittera». Il est amnistié deux ans plus tard et s’exile au Mexique pour préparer le coup de sa vie. En 1956, il rentre clandestinement à Cuba avec 80 de ses compañeros à bord du yacht de plaisance «Granma». Après des combats acharnés contre l’armée de Batista, il se retranche avec les survivants, dont son frère Raul, Camilo Cienfuegos et Ernesto «Che» Guevara, dans la forêt de la Sierra Maestra.

En 1958, la guérilla qu’il oppose au dictateur est sans merci. Elle aura raison de Batista, qui fuit Cuba le 31 décembre avec des millions de dollars sous le bras. Un jour après, c’est l’entrée triomphale de Castro à La Havane. Il n’a que 32 ans. Formé en autodidacte au marxisme-léninisme, il va enfin pouvoir débarrasser Cuba de sa réputation de «bordel des Caraïbes». Chantre du paternalisme d’Etat, toujours vêtu de son treillis vert olive, Fidel Castro a pourtant eu des débuts difficiles. Fils illégitime d’un immigrant espagnol riche propriétaire terrien et de sa cuisinière Lina Ruz Gonzalez, Castro a une jeunesse tourmentée. Chassé avec sa mère de la ferme familiale, il est considéré comme un bâtard. Formé chez les jésuites, puis en droit à l’Université de La Havane, Castro restera discret au sujet des affaires familiales.

Lire aussi, à propos d’un récent ouvrage de photo: Objectif Castro

L’originalité du castrisme

Maître de conférences à l’Institut des hautes études de l’Amérique latine, Janette Habel évoque deux dimensions qui distinguent le castrisme: «Cuba est peut-être, avec le Mexique, le pays qui a connu le mouvement indépendantiste le plus fort. Aucun autre mouvement n’a associé la lutte nationaliste à une réforme sociale radicale.» L’universitaire nuance toutefois: «Le castrisme n’est pas une doctrine. C’est une pratique politique comprenant une forte composante anti-impérialiste.»

Pour Janette Habel, les grandes réussites de Castro demeurent notamment la santé et l’éducation. «En investissant beaucoup dans ces domaines, en assurant un accès gratuit, il a opéré une profonde transformation sociale. On ne peut donc pas assimiler, comme on le fait en Europe, Cuba à un goulag tropical.» De fait, Cuba a longtemps réussi à maintenir son taux d’alphabétisation à 98%. Quant au système de santé, il fut très performant. Mais sans la perfusion soviétique, il a beaucoup souffert.

«On ne parle plus. On chuchote.»

Marginalisé en 1962 dans la crise des missiles par les deux protagonistes Khrouchtchev et Kennedy, Fidel Castro sort néanmoins de cet épisode nucléaire fort d’une notoriété mondiale. Il ne se prive pas d’en abuser. Il joue avec un paradoxe: pragmatique, il profite de l’aide soviétique tout en s’érigeant en leader des pays non alignés. Mais il sait aussi faire un usage immodéré de la répression, envers les dissidents, les opposants et toute menace potentielle. Arnaldo Ochoa, rentré au pays en 1989 en vainqueur de la guerre d’Angola, en fera la cruelle expérience. Parlant le russe, ce général était favorable à la politique d’ouverture de Gorbatchev. Un scénario incompatible avec la vision qu’avait Castro de son pouvoir. Comme l’avance Alain Ammar dans son ouvrage «Cuba Nostra», Ochoa est faussement accusé de trafic de drogue avec le cartel de Medellin et fait l’objet d’un procès «stalinien». Il meurt sous les caméras et les balles d’un peloton d’exécution le 13 juillet 1989.

En 2003, sentant le régime menacé, Castro donne un nouveau tour de vis et enferme des dizaines de dissidents. Puis les chicaneries administratives se multiplient. La traque de l’illégalité devient obsessionnelle. L’œil inquisiteur des Comités de défense de la révolution, installés dans chaque quartier, a métamorphosé le dialogue social de la rue. On ne parle plus, on chuchote. La rhétorique révolutionnaire («La révolution triomphera»), entretenue sur les immenses panneaux de propagande plantés un peu partout en ville et à la campagne, sonne vide. Comme si, à l’image du yacht «Granma» conservé comme un fétiche dans une grande cage de verre au Musée de la révolution de La Havane, la gloire passée suffisait à justifier l’immobilisme présent.

Voir cette note de lecture: Castro, vieillard de légende

Dans «El Pais», l’intellectuel cubain exilé Rafael Rojas soulignait il y a quelque temps que «la grande habileté de Castro fut d’accompagner et de récupérer les changements sociaux et culturels afin de perpétuer le régime». Au sein même de l’appareil du régime, le comandante en jefe a l’art d’utiliser les tensions entre la génération de la révolution et les plus jeunes. Vis-à-vis de l’Eglise, il opère une volte-face opportuniste. Réprimée pendant des décennies, la religion devient, pour le régime, un nouvel opium du peuple, dont une part importante est catholique. Il n’est plus indiqué de la sacrifier sur l’autel de l’athéisme scientifique. A la mort du pape Jean Paul II, venu à Cuba en 1998, le régime décrétera trois jours de deuil national. Quant à la nation, il en fait une forteresse assiégée.

La fin de la manne soviétique

Castro, qui admirait Alexandre le Grand, n’est toutefois pas à l’abri de l’Histoire. La fin de l’empire soviétique constitue un coup de massue. Privée des ressources indispensables venant de Moscou, Cuba suffoque. Fidel cherche par tous les moyens à survivre. Il décrète la «période spéciale en temps de paix» en août 1989. Comme le raconte Jon Lee Anderson, journaliste du «New Yorker» qui vécut ces années de disette, le gouvernement cubain n’avait plus les moyens d’importer du pétrole, les vélos remplaçaient les voitures dans les rues de La Havane et les coupures d’électricité se multipliaient. Les Cubains, affamés, devaient se contenter de chicharo, une purée de pois cassés.

Devant cette situation explosive, Fidel ouvre un peu les vannes de l’économie et la dollarisation de l’île se met en marche dès 1993, jusqu’en 2004. Il est contraint d’introduire la libreta, un carnet de rationnement qui permet à la population de se nourrir pendant 10 à 12 jours par mois. Quant au tourisme, Fidel le tolérera contre son gré, pour remplir les caisses de l’Etat.

Quel héritage?

L’héritage de Fidel Castro? Son frère Raul tente de le préserver en maintenant un pouvoir autoritaire. Mais avec ses réformes économiques, il a déjà laissé quelques bribes de capitalisme apparaître à Cuba. L’éducation et la santé demeurent des acquis de la révolution, même s’ils se sont érodés. Le symbole est en tout cas fort: après la visite historique de Barack Obama à Cuba en mars 2016 et un rapprochement concrétisé par le rétablissement de lignes aériennes commerciales entre les Etats-Unis et Cuba, Fidel Castro quitte la scène. Définitivement.

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Les funérailles de Fidel Castro auront lieu le 4 décembre à Santiago de Cuba, ont annoncé samedi les autorités de l’île.

Durant cette semaine d’hommages divers à Cuba, une procession transportant les cendres de l’ex-président cubain traversera le pays pendant quatre jours. (AFP)

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