«Finalement, on vit presque mieux sans gouvernement.» Lézardant au soleil après une nouvelle nuit de mobilisation sur la place Tahrir, Ahmed montre d’un geste du bras les manifestants nettoyer les rues, partager des sandwiches, entre eux et avec les militaires qui les surveillent du haut de leurs chars, mais n’ont, dans la nuit de dimanche à lundi, pas cherché à faire respecter le couvre-feu.

Ahmed a 23 ans. Depuis six jours, ce jeune informaticien manifeste pour obtenir le départ d’Hosni Moubarak, 82 ans, au pouvoir depuis bientôt trente ans. Ce mardi, il entend bien participer à la «marche d’un million» de personnes que les collectifs de jeunes protestataires qui avaient lancé le mouvement, il y a une semaine, espèrent rassembler pour pousser le président égyptien vers la sortie.

Fierté. Depuis le début de la contestation, le mot est dans la bouche de tous les Egyptiens. Jamais ils n’auraient pensé être capables de se soulever ainsi contre un régime qui les oppressait depuis si longtemps. «Je me suis souvent demandé si le peuple égyptien finirait par se réveiller», témoigne l’écrivain Alaa El Aswany, dont le best-seller, L’Immeuble Yacoubian, décrit tous les symptômes du mal qui a mené au soulèvement égyptien: pauvreté, injustice, corruption, abus policiers…

«Ça fait une semaine que je suis dans la rue avec les manifestants et je suis très fier de ce que j’y vois. C’est une nouvelle Egypte, ce n’est plus le même peuple. Ce qui fait qu’une dictature est efficace, ce n’est pas la répression, ce n’est pas la police, c’est la peur de la police. Quand on réussit à dépasser sa peur, on devient plus fort que la dictature. Les Egyptiens ont déjà payé le prix de la liberté. Aujourd’hui, on ne peut plus revenir en arrière.»

Jamais, dans ce pays qui avait sombré ces dernières années dans un individualisme forcené, les Egyptiens n’auraient non plus imaginé les scènes de solidarité, d’entraide et d’autogestion qui se sont multipliées depuis une semaine. Le départ précipité de la police vendredi soir, après une journée d’affrontements meurtriers, et la passivité de l’armée pendant les deux premiers jours de couvre-feu, a contraint les habitants à assumer eux-mêmes une autorité désormais inexistante.

Des comités de quartier se sont spontanément formés pour assurer la sécurité la nuit contre les pillards et réguler la circulation le jour, en coordination avec l’armée. Pour Alaa El Aswany, c’est la preuve que les Egyptiens sont mûrs pour la démocratie. «En Occident, on regarde souvent les peuples arabes comme des enfants, comme si on ne savait pas ce qu’on doit faire. Il faut arrêter! L’Egypte a été le premier pays arabe à avoir un parlement, en 1840, bien avant certains pays occidentaux, la première Constitution, les premières élections démocratiques… On ne part pas de zéro. Il y a des milliers d’Egyptiens compétents. On a juste été paralysés par la dictature comme les Espagnols ont été paralysés par la dictature de Franco pendant quarante ans.»

Pour les Egyptiens, cette situation de blocage ne pourra pas durer éternellement. Mohamed, 25 ans, s’est rapproché d’autres manifestants pour sécuriser l’achat de marchandises alimentaires avant la pénurie que certains craignent. Beaucoup de magasins n’ont pas relevé leurs rideaux de fer depuis vendredi dernier, craignant les pillages. Ceux qui ont ouvert n’ont pas été livrés, en raison des barrages filtrants qui handicapent le passage des camions approvisionnant d’ordinaire la capitale en fruits et légumes.

Les manifestants en sont conscients et espèrent que la mobilisation d’aujourd’hui fera pencher la balance de leur côté. «On ne peut pas abandonner alors qu’on est si près du but», dit Ahmed. «Ça fait trop longtemps qu’on baisse la tête. Il est temps de redonner à l’Egypte sa dignité». Pour les Egyptiens, dont les deux tiers sont, comme Ahmed, âgés de moins de 30 ans, cet «hiver de colère» ressemble de plus en plus à un passage initiatique: mise à l’écart du monde arabe pour avoir été le premier pays à signer la paix avec Israël, régulièrement critiquée pour son alliance avec les Etats-Unis, l’Egypte du peuple est ces jours-ci portée par un souffle révolutionnaire dont elle pensait avoir perdu le goût.