Mercredi soir, l'air candide, Tony Blair fait face à un auditoire paysan partagé entre détresse et colère, alors que la fièvre aphteuse décime les cheptels. Pour montrer sa compassion, le premier ministre lance une sévère pique contre les grandes chaînes de distribution, ces étrangleurs de paysans, avant d'envisager un débat national sur l'agriculture intensive et le prix de la nourriture. Les dirigeants de supermarché sont furieux, le président du syndicat des paysans parle de tromperie. Tandis que l'épizootie bouleverse le quotidiene sur les îles Britanniques, elle contamine désormais le terrain politique.

Le nombre de cas de fièvre aphteuse s'élevait vendredi soir à 37 sur l'ensemble du territoire du Royaume-Uni. Pour l'Irlande du Nord, dont 6% du produit national brut émane directement de l'élevage, la nouvelle est inquiétante. En République d'Irlande, encore plus dépendante de l'élevage, les autorités angoissent à l'idée que le virus ne franchisse la frontière. Pour parer à toute éventualité, l'Eire s'impose des mesures. En effet, Joe Walsh, ministre de l'Agriculture, a annoncé qu'un nouveau contingent de 500 policiers avait été dépêché en renfort aux postes de contrôle. Tous les véhicules qui franchissent la frontière sont fouillés et désinfectés. De plus, les transporteurs qui font la navette entre les abattoirs ou les usines agro-alimentaires devront être munis d'un laissez-passer. A cela s'ajoute une sorte de couvre-feu sportif et festif: pas de match de rugby ce samedi contre le pays de Galles, pas de délégation équestre au festival hippique de Cheltenham prévu dans 10 jours, et pas de fête de Saint-Patrick le 17 mars à Dublin. En Ecosse, on a mis «Dolly», le célèbre mouton cloné, en quarantaine.

En Angleterre, sentiers pédestres, parcs et zoos sont fermés ou interdits d'accès, les courses hippiques ont été supprimées, une exhibition canine annulée, tandis que le ministre de l'Agriculture, Nick Brown, prévoit d'autoriser le déplacement et l'abattage de bêtes saines sous surveillance pour éviter une rupture de stock de viande sur les étalages, les importations ne suffisant pas à compenser le manque de produits indigènes. Déjà, de nombreux bouchers rationnent leurs ventes, et les prix explosent de 40 à 50% au moins.

Pendant ce temps, la polémique politique prend de l'ampleur. Pour l'heure, le gouvernement agit avec une grande habileté, mais tout faux pas pourrait se retourner contre lui et dégénérer comme l'avait fait la crise pétrolière l'été dernier. Face aux attaques de Tony Blair, qui rend responsables les supermarchés de l'effondrement des revenus paysans comme de la fermeture des abattoirs locaux, les cinq grandes chaînes de distribution britanniques ont dénoncé la recherche d'un bouc émissaire. Et de rappeler qu'une enquête de deux ans menée par la Commission de la concurrence a blanchi les grands distributeurs l'an dernier. «Nous voulons un code de conduite de la part des supermarchés», insiste Godric Smith, un des porte-parole du premier ministre.

Tony Blair a aussi mis en cause les méthodes agricoles intensives. Le gouvernement travailliste veut accélérer le passage des subsides à la production vers des paiements directs et une reconnaissance du rôle paysager des agriculteurs. «Ces propos sont trompeurs, répond Ben Gill, président du Syndicat national des paysans (NFU). Il ne faut pas présenter l'agriculture industrielle de manière péjorative, elle a permis d'énormes progrès dans la sécurité alimentaire. D'autre part, l'élevage des moutons et des vaches en Grande-Bretagne est beaucoup moins confiné qu'ailleurs en Europe. C'est justement parce que les porcs sont plus dehors qu'auparavant qu'ils sont susceptibles de tomber malades…» Et d'appeler à des mesures de contrôle plus strictes aux frontières de l'Union européenne, vu l'origine asiatique du virus.

Cyniquement, on peut dire que Tony Blair peut trouver un avantage à cette affaire. Perçu jusqu'ici comme indifférent, sinon hostile aux problèmes des paysans, il s'attire la sympathie des campagnes par l'action rapide et déterminée de son gouvernement. Avec l'annulation de la marche de protestation du 18 mars contre l'abolition de la chasse à courre, il évacue un sujet de controverse favori de l'opposition. A la traîne dans les sondages, forcés de jouer l'union nationale face à la crise paysanne, les tories n'espèrent qu'une chose: que l'épizootie progresse et qu'elle empêche la tenue des élections locales et générales le 3 mai. Mais la paralysie des campagnes reste mesurée en comparaison avec la crise de 1967, et tous les signaux de Millbank (siège du Parti travailliste) ou de Downing Street montrent que Tony Blair est déterminé à profiter de la vague favorable qui le porte.