Les mouvements de protestation contre le pouvoir se poursuivent de plus belle en Serbie. Mardi, l'assemblée municipale de Novi Sad (Voïvodine) a été la première institution élue à demander la démission de Slobodan Milosevic – les étudiants de l'Université de Nis (deuxième ville du pays) en ont fait de même. A Uzice (sud-ouest), quelque 10 000 personnes ont assisté au retour sur la scène politique de Zoran Djindjic, président du Parti démocrate (DS), qui avait cherché refuge au Monténégro durant les frappes de l'OTAN. A Leskovac, les choses ont dégénéré mardi soir: pour protester contre l'arrestation d'Ivan Novkovic, un simple technicien de la TV locale qui avait réussi à rassembler lundi 20 000 personnes dans cette petite ville du Sud-Est, des citoyens ont agressé des policiers, et vandalisé la maison du préfet régional. Au milieu de cette agitation qui, depuis dix jours, fait tache d'huile dans la province, seule Belgrade reste étrangement apathique. Interview du sociologue Nebijsa Popov, l'un des intellectuels les plus respectés de Serbie.

Le Temps: Pourquoi ce silence des Belgradois qui, jeunesse en tête, avaient tant de fois (mars 91, été 1992 et 1993, hiver 1996-1997) défié le pouvoir?

Nebijsa Popov: Ce paradoxe n'en est pas forcément un. Le jour où une petite ville de province reçoit les corps de dix soldats tombés au Kosovo, le deuil privé devient une affaire publique. Et il n'est pas étonnant que le jour d'après, il y ait des mouvements de protestation, comme ce fut le cas à Krusevac, en mai déjà. C'est l'expression de ce que j'appelle «la communication horizontale»: tout le monde se connaît, voisins, parenté partagent les problèmes quotidiens. A Belgrade en revanche, la communication se fait «verticalement»: la distance entre individu, et d'avec ses autorités, est plus grande. Tout problème prend une dimension politique plus ample, il est bien plus compliqué d'organiser une protestation, d'en établir le programme…

A Leskovac, il y avait eu des protestations des réservistes au début de la guerre déjà: ils s'étaient aperçus qu'on mobilisait de préférence les pauvres, les gens sans influence. Cette ville a perdu au front 57 soldats et 10 policiers. Il est dès lors logique que tant de citoyens aient manifesté à l'appel d'un technicien TV qui était un illustre inconnu. Peu importe ici que la ville soit un bastion du Parti socialiste au pouvoir: ce n'est pas une affaire de partis politiques, mais bien de la rencontre entre l'initiative d'un homme et les émotions d'une communauté. La population de ces villes du sud conteste le droit discrétionnaire du souverain d'envoyer à la mort qui bon lui semble.

– Est-ce à dire qu'à Belgrade, où le pouvoir s'est bien gardé de mobiliser en masse, la population n'a pas été touchée de la même manière?

– Il faut aussi voir que, ces dix dernières années, des centaines de milliers de Belgradois ont quitté le pays, et qu'ils ont été remplacés par une population souvent très différente. Autre facteur: la capitale vit dans une grande confusion depuis deux ans, lorsque le plus virulent des partis d'opposition (le Mouvement serbe pour le renouveau de Vuk Draskovic, n.d.l.r.) a fait le jeu du pouvoir, avant de carrément rejoindre le gouvernement. C'est une situation unique au monde: le SPO garde un pied à la fois dans l'opposition et au gouvernement (malgré le renvoi de Draskovic fin avril, quatre de ses ministres gardent leur poste, n.d.l.r.). Draskovic a décidé d'arrêter le processus de changement en Serbie, car il a estimé plus intéressant de partager le butin avec les gens en place. Les autres membres de la coalition zajedno (à l'origine des manifestations de 96-97) portent aussi leur part de responsabilité. De leur côté, les leaders estudiantins ont refusé la lutte politique, préférant ne parler que de principes moraux. Tout cela a créé une grande confusion chez les Belgradois.

Il est intéressant de relever que dans les municipalités hors Belgrade tenues par l'opposition (près de 40), la coalition zajedno fonctionne toujours parfaitement. Pas forcément parce que les élus sont plus démocrates que d'autres, mais parce qu'ils ont des comptes à rendre à leurs électeurs – encore un exemple de la «communication horizontale».

– Hors de la capitale, on voit précisément émerger des hommes neufs…

– Comme le maire de Cacak, qui a été le seul du pays à protester contre le fait qu'on mette des chars dans les quartiers d'habitation, et qu'on expose ainsi les civils aux bombardements. Un tel homme a le droit de dire «j'ai protégé mes concitoyens». Le problème est de savoir dans quelle mesure les partis d'opposition sont prêts à faire une place, au niveau national, à ces nouvelles personnalités. La priorité aujourd'hui devrait être de créer une nouvelle majorité, susceptible de changer le pouvoir en place – et on devrait remettre à plus tard le partage exact des fauteuils entre les différents prétendants…

– La peur de la guerre civile est-elle un frein au changement?

– Oui, et le pouvoir l'utilise habilement. Mais il faut aussi voir que si on a affaire ici à une idéologie totalitaire, le système ne l'est pas – il n'en a pas les moyens. On ne peut pas gagner la liberté sans prendre de risque, mais le risque n'est pas si grand: le technicien de Leskovac n'a pas perdu la vie, il a été emprisonné pour trente jours. Nous sommes du reste en train de nous libérer de la peur, comme ce fut déjà le cas en 1996.

– Et si tout cela échoue?

– Alors, non seulement cette situation chaotique, irrationnelle, perdurera, mais la spirale de la violence repartira. Et cette fois plus seulement sur une base ethnique, mais bien sûr la base des opinions politiques. S'il n'y a pas de changements, le gouvernement pourra utiliser contre d'autres Serbes tous ces policiers du Kosovo qui ont l'habitude de torturer, ces criminels qui sont parmi nous. Avec le Monténégro qui va son chemin et le Kosovo sous protectorat, on a l'impression que la communauté internationale a entouré la Serbie d'un cordon sanitaire, et que ce qui se passera ici est désormais notre seul problème.