La population libyenne se prépare avec enthousiasme pour le premier scrutin de l’après-Kadhafi, qui sera aussi la première consultation libre organisée dans le pays en plus de quarante ans. Les bureaux d’inscription sur les listes électorales, qui ont ouvert leurs portes au début du mois, ont déjà vu défiler plus de 2 millions d’habitants, enchantés à l’idée de participer à l’élection de l’Assemblée constituante, programmée le 19 juin prochain.

«Le règne des voleurs est terminé, se réjouit Amal Mohamed, une professeure de mathématiques, qui est venue chercher sa carte d’électeur dans une école primaire de Benghazi. Nous allons enfin pouvoir nous doter d’un gouvernement digne de ce nom. Au lieu de construire leur fortune, les ministres devront construire le pays.»

Mercredi, la mort de sept personnes dans l’attaque, par un groupe de Touareg, de la ville de Ghadamès, à la frontière avec l’Algérie, a rappelé combien la situation en Libye est fragile. Dimanche, un candidat à l’élection avait également été tué par une bande armée, à Obary, dans le sud du pays, sans que le mobile de cet assassinat soit connu. Rapporté au très grand nombre d’armes en circulation dans le pays, conséquence de la lente démobilisation des thuwar (combattants rebelles), le nombre d’incidents sécuritaires reste cependant limité.

Congrès national

Au terme du processus d’enregistrement, le 21 mai, la barre des 3 millions d’inscrits pourrait être dépassée, sur un total d’électeurs potentiels estimé à 3,5 millions. «C’est plutôt un succès, note un diplomate étranger. Le bouche-à-oreille a fonctionné à plein. La transition politique est en marche.»

La future assemblée, baptisée Congrès national et composée de 200 membres, aura un triple mandat: former une commission chargée de rédiger une Constitution soumise à référendum; contrôler l’action du nouveau gouvernement dont la composition découlera des résultats du premier scrutin; et élaborer la loi électorale qui permettra la tenue d’élections législatives, d’ici à un an et demi. Le Congrès viendra remplacer le Conseil national de transition (CNT), la structure de pilotage de l’insurrection libyenne, qui s’est transformée en organe législatif depuis la formation du gouvernement d’Abderrahim Al-Kib, au mois de novembre.

Initialement apprécié pour avoir su préserver l’unité des rebelles et avoir réussi à rallier les puissances occidentales à la cause anti-Kadhafi, le CNT a perdu beaucoup de son lustre ces derniers mois, les Libyens lui reprochant son manque de transparence et ses atermoiements face aux anciens thuwar.

Parallèlement à l’enregistrement des électeurs, la commission électorale a procédé à celui des candidats. Deux mille cent indépendants sont en lice pour les 120 sièges de l’Assemblée attribués au scrutin uninominal, 50 partis se disputant les 80 sièges restants, à la proportionnelle. «On touche enfin du doigt ce que le mot liberté veut dire», s’exclame Sohad Kraza, une inspectrice des écoles, qui a établi avec quelques amis un petit parti qu’elle vient enregistrer dans un bureau de la commission électorale, en lisière de Tripoli.

L’un de ses colistiers, Ahmed Ben Moulaham, un homme d’affaires, partage son optimisme: «Dieu a béni notre révolution. La production de pétrole n’est pas loin de son niveau d’avant la révolution alors que l’on nous disait qu’il faudrait des années pour le rattraper, fait-il valoir. Les écoles ont rouvert très vite, l’électricité est revenue aussi dans les endroits où elle avait été coupée. C’est vrai qu’il y a des armes partout, mais la sécurité est bonne. Même les bijoutiers sont ouverts. Donc je suis confiant. Les élections se passeront bien.»

Trop tôt?

Mais la date du 19 juin est-elle tenable, comme l’affirme le gouvernement? Beaucoup d’observateurs estiment que non. Ils redoutent que la phase de validation des candidatures, actuellement en cours, ne traîne en longueur. La commission dite «d’intégrité et de patriotisme» a décrété inéligible toute personne ayant participé à la répression de l’insurrection ou ayant trempé dans la corruption de l’ancien régime. Ses décisions sont susceptibles d’appels, et compte tenu des faibles moyens de la justice libyenne, les procédures risquent de s’éterniser, obligeant à revoir le calendrier électoral. «Créer une culture démocratique à partir de zéro, c’est compliqué», souligne Abdel Samie Mahboub, un responsable de la commission électorale. Sans compter que la loi régulant les modalités de la campagne n’a toujours pas été promulguée…

«Il faut cesser de rêver, les préparatifs ne seront jamais achevés à temps», soupire Hana Galal, responsable d’un centre de droits de l’homme à Benghazi. Elle juge que le vote ne pourra pas intervenir avant le début du ramadan, à la mi-juillet, et qu’il sera donc reporté à l’issue de l’Aïd al-Fitr, à la fin du mois d’août.

Conscientes des difficultés, les chancelleries occidentales et l’ONU, qui épaule le gouvernement libyen dans l’organisation du scrutin, font le gros dos. Le plus urgent à leurs yeux, n’est pas de réussir des élections parfaites, mais de transférer le pouvoir à une instance élue, capable de prendre les mesures nécessaires à la stabilisation de la Libye.