La fièvre de l’or dévore la forêt péruvienne

Pérou La région amazonienne de Madre de Dios a été envahie par 40 000 chercheurs d’or que Lima tente vainement d’expulser

La concession de Don Braulio est comme un grand cratère de boue au milieu de la forêt amazonienne, au bord du fleuve Madre de Dios. Dans un vacarme de moteurs, un bulldozer amène vers la laveuse des tonnes d’alluvion, où l’or est dispersé sous forme de poudre. Alors que la terre et les pierres sont entraînées par un puissant jet d’eau, les particules plus lourdes du métal précieux sont piégées sur un tapis. «Regardez cet or, s’exclame Don Braulio en plongeant sa main dans un tas de sable noir ponctué de grains jaunes. En dix heures de travail, avec une seule laveuse, on peut en récupérer de 35 à 40 grammes!»

Cette mine d’or et des milliers d’autres ont contribué à modeler le visage qu’offre aujourd’hui la région péruvienne de Madre de Dios. Plus de 40 000 chercheurs d’or y seraient installés, essentiellement des migrants venus de l’Altiplano, et 50 000 hectares de forêt ont déjà disparu. A cette catastrophe écologique est venue s’ajouter la pollution au mercure, utilisé pour amalgamer la poudre d’or. Selon les autorités péruviennes, près de 40 tonnes de métaux lourds seraient déversées chaque année dans les fleuves.

Si l’exploitation aurifère a toujours existé dans cette région, elle a connu un véritable boom à partir de 2010 quand les cours se sont envolés et que les travaux de la route transocéanique – le seul itinéraire goudronné traversant l’Amazonie – se sont achevés. Depuis le vote d’une nouvelle législation en mai 2012, qui punit l’exploitant d’une mine illégale de 12 ans de prison, le gouvernement tente de chasser les chercheurs d’or de la région. La dernière opération, le 13 novembre, a mobilisé des centaines de militaires appuyés par des drones qui ont dynamité 12 radeaux, 17 moteurs et 15 pompes.

Pouvoir d’attraction

Mais ces coups d’éclat n’empêchent pas les mineurs de revenir, et de s’enfoncer encore plus dans la forêt. Dans le Madre de Dios, plus personne ne croit à l’objectif d’en finir avec la mine illégale d’ici à la fin de l’année. «Les autorités frappent fort et puis s’en vont, sans proposer d’activité alternative, constate Juan Carlos Navarro, de l’association Caritas. Avec la nouvelle route vous avez vingt bus qui arrivent chaque jour de l’Altiplano. 10% des passagers sont des migrants qui espèrent gagner de 3000 à 5000 soles [de 1000 à 1600 francs] par mois et accumuler un capital pour acheter leur propre matériel. Les mines d’or, ici, agissent comme un aimant.»

A ce pouvoir d’attraction est venu s’ajouter un véritable chaos réglementaire. Don Braulio, qui cherche l’or depuis un demi-siècle sur une concession de 1000 hectares, n’a toujours pas pu légaliser son activité. «L’administration demande des papiers qu’elle ne peut pas fournir, soupire-t-il. Aucun mineur n’est parvenu à se légaliser, pas un seul!» A côté de ces «informels» existent aussi des «illégaux», installés dans des parcs naturels ou des réserves. Une de ces zones clandestines, appelée La Pampa, donne une idée de leurs conditions de vie. Ici, à 100 km de la capitale régionale Puerto Maldonado, des centaines de cabanes faites de bois et de plastique s’égrènent le long de la route transocéanique. Elles servent d’hôtels, de cantines, de boutiques, de maisons closes. Dans les concessions minières, situées à l’écart, les hommes travaillent immergés dans la boue, avec des pompes arrimées tant bien que mal sur des bidons en plastique.

Illégaux, informels… Pour celui qui longe le Madre de Dios, ces chercheurs d’or laissent derrière eux le même paysage chaotique, comme si la forêt avait été bombardée depuis les airs. Pour Walther Arratia, qui représente le Ministère des mines à Puerto Maldonado, la distinction est cependant importante: «La mine illégale doit être éradiquée, assure-t-il, mais la mine informelle doit être régularisée pour qu’elle puisse payer des impôts et produire en respectant les normes environnementales.»

Une régularisation qui devait intervenir le 14 avril dernier, puis le 9 octobre, mais qui est sans cesse repoussée. Sur les 150 tonnes d’or produites par le Pérou (5e rang mondial) en 2013, 80% sont extraites des hauts plateaux andins, l’Amazonie péruvienne ne comptant que pour 20% du total, rappelle Luis Otsuka, dirigeant local du puissant syndicat Fedemin. «Le but du gouvernement n’est pas de formaliser les mineurs, mais d’éliminer notre activité», assure-t-il. Une expulsion qui laisserait le champ libre aux multinationales convoitant les immenses dépôts de pétrole et de gaz du Madre de Dios, dont l’exploration va bientôt commencer.