Cet article fait partie d'un supplément publié par Le Temps pour les deux ans de son partenaire sur la Genève internationale, Geneva Solutions.

Début septembre, une équipe de journalistes américains et européens a publié un énorme rapport de 50 pages examinant le pouvoir exercé par un groupe d’organisations, et les personnes influentes qui les dirigent, dans l’élaboration de la réponse mondiale à la pandémie du Covid-19.

Au centre de l’enquête menée pendant sept mois par Politico et Die Welt se trouvent la Fondation Bill et Melinda Gates, Gavi, l’Alliance pour les vaccins que Bill Gates a contribué à créer, la fondation de recherche britannique Wellcome Trust et la Coalition pour les innovations en matière de préparation aux épidémies (CEPI). L’article explique comment, ensemble, ils ont utilisé leur influence pour diriger la réponse internationale au Covid et ont joué un rôle essentiel en conseillant les gouvernements et l’Organisation mondiale de la santé (OMS), dépensant plus de 10 milliards de dollars dans ce processus.

La toile de fond de ces manœuvres politiques, lobbying, financement et négociations est bien sûr Genève, siège de l’OMS et de Gavi, et capitale mondiale de la gouvernance en matière de santé. En bref, l’article montre bien le rôle crucial qu’une poignée d’acteurs, à savoir Bill Gates, le directeur de Gavi, Seth Berkley, et le directeur général de l’OMS, Tedros Adhanom Ghebreyesus, entre autres, peuvent jouer pour façonner non seulement la réponse sanitaire mondiale, mais aussi la Genève internationale.

Des visionnaires avant l’heure

Depuis que Henry Dunant a contribué à la fondation de la Croix-Rouge en 1863, la Genève internationale doit une grande partie de son identité et de son succès aux humanitaires, philanthropes, diplomates et autres visionnaires qui ont contribué à apporter des idées, des financements ou une énergie entrepreneuriale aux différents domaines d’activité du centre multilatéral.

Plus récemment, dans le domaine de la philanthropie, des descendants de familles comme Ivan Pictet, Patrick Odier ou André Hoffman ont contribué à donner un visage public à la Genève internationale et à défendre ses causes, qu’il s’agisse de diplomatie, de finance durable ou de préservation de l’environnement. A l’ONU, des leaders charismatiques, comme le défunt Kofi Annan, ancien secrétaire général de l’ONU et fondateur de la fondation genevoise qui porte son nom, ont laissé un héritage fort derrière eux.

Mais dans quelle mesure le succès de la Genève internationale dépend-il de ces personnes elles-mêmes ou de la force des institutions et des organisations qu’elles dirigent? Pour Henry Peter, directeur du Centre de philanthropie de l’Université de Genève, «les individus sont essentiels», mais l’ampleur même des problèmes mondiaux à résoudre aujourd’hui signifie qu’aucun philanthrope ne pourra s’y attaquer seul.

«Nous nous éloignons du modèle traditionnel de la philanthropie, composé d’individus qui donnent une partie de leur richesse, pour passer à une nouvelle version qui se fait davantage par le biais d’entreprises et d’institutions, car les défis d’aujourd’hui sont tellement énormes qu’il faut unir ses forces, même si l’on est très riche, explique Henry Peter, prenant comme exemple Gavi, créé par la fondation Gates. Ils n’agissent pas seuls.»

Créer des institutions fortes

Comme l’a dit un observateur de la Genève internationale, «les grands leaders vont et viennent, mais les institutions restent», citant une remarque que lui avait faite un chef de l’opposition lors de pourparlers de paix en Afrique. «Certains leaders apportent de l’énergie et de la motivation avec eux, mais ils partiront à un moment donné. C’est pourquoi les organisations doivent elles aussi faire preuve de résilience», ajoute-t-il.

Cela peut toutefois s’avérer difficile pour les organisations internationales, par exemple lorsque les États membres chargés de la prise de décision sont en désaccord les uns avec les autres ou lorsqu’ils ne prennent pas l’initiative de la réforme. L’OMS en est un exemple: pendant des années, elle a été trop dépendante des contributions volontaires de donateurs non gouvernementaux, notamment Bill Gates, alors que les contributions des États membres stagnaient.

Suerie Moon, experte en santé mondiale et codirectrice du Global Health Centre au Graduate Institute, partage cet avis: «Au cours des dernières années, on a assisté à une accumulation de nombreux problèmes de santé qui doivent absolument être traités au niveau international. Et cela dépendra d’un leadership fort, mais pas seulement de quelques leaders. Cela reposera sur des organisations qui savent y faire face et qui sont bien financées, notamment l’OMS.»

Suerie Moon souligne également qu’au cours des deux dernières décennies, la santé mondiale dans la Genève internationale a été définie à bien des égards par le financement du développement, citant la création d’institutions comme le Fonds mondial, soutenu en grande partie par la Fondation Gates, Gavi et des agences des Nations unies comme Unitaid.

«Je pense que ce sera un avenir très différent, car comme de plus en plus de pays se sont développés économiquement, ils dépendent moins du système international pour l’argent. Et cela a des implications majeures pour savoir où nous serons dans 20 ans en matière de santé.»

Ce qui sera irremplaçable, cependant, c’est la nécessité d’un lieu de négociation politique et de gouvernance, estime-t-elle: «Cela se passe sous les auspices de l’OMS. Regardez le traité sur les pandémies qui est en cours de négociation actuellement.»

Combler le déficit de confiance

Pour Michael Møller, ancien directeur général des Nations unies à Genève, «un déficit de confiance massif», non seulement dans la gouvernance mondiale mais aussi dans les institutions et entre les pays, obligera les organisations à devenir plus efficaces à mesure que le monde fera preuve de plus de discernement quant à leur gestion.

«Nous entrons dans une ère où l’acceptation, la confiance et le financement de tout type d’organisation, petite ou grande, seront de plus en plus importants», observe-t-il.

Dans un monde en mutation rapide, l’avenir de la Genève internationale, et de la gouvernance mondiale dans son ensemble, sera une question de «survie du plus fort», où les institutions qui survivront seront celles qui seront capables de s’adapter le plus rapidement. «Nous ne pouvons plus nous permettre d’avoir des organisations non performantes», avertit l’ancien diplomate.

La Genève internationale aura également besoin de nouveaux visages publics, de personnes prêtes à prendre des risques, à défendre le multilatéralisme et à promouvoir les réformes qui seront essentielles pour faire entrer les institutions dans le XXIe siècle. Toutefois, cela ne se limite pas aux dirigeants des institutions, selon Michael Møller: «Pour que les organisations changent fondamentalement, d’autres acteurs vont devoir intervenir et jouer un rôle. Et pas seulement ceux qui sont déjà aux commandes. Il s’agit notamment des acteurs de la société civile, du monde des affaires et de la communauté des jeunes.»

Et d’ajouter: «D’une part, la Genève internationale en tant que concept est une sorte de mélange entre la réalité et les souhaits. D’autre part, la Genève internationale du futur est celle que nous avons aujourd’hui, cet incroyable écosystème composé de très nombreux acteurs, mais bien plus puissante.»