Assiste-t-on à l’émergence d’une génération de lolitas grillant les étapes et s’exposant aux appétits lubriques des prédateurs? La sénatrice (UMP) française Chantal Jouanno l’a affirmé haut et fort lundi dernier. Elle remettait ce jour-là à la ministre des Solidarités Roselyne Bachelot un rapport intitulé Contre l’hypersexualisation, un nouveau combat pour l’égalité. L’élue avait été chargée de cette mission après le scandale provoqué par la publication de photos, en décembre 2010 dans Vogue, de la petite Thylane Blondeau, 10 ans, fille de l’animatrice TV Véronika Loubry et de l’ex-footballeur Patrick Blondeau, en femme fatale (image visible notamment sur le site de Marie Claire).

Hypersexualisation? En février déjà, dans une interview à aufeminin.com, Chantal Jouanno expliquait le terme: «L’hypersexualisation se traduit par des tenues ou des comportements à caractère sexuel que l’on juge trop précoces. Qu’une petite-fille se maquille pour faire comme maman, c’est naturel, si c’est de l’ordre du jeu et de l’imagination. En revanche, cela pose problème quand ce comportement entre dans la norme et le quotidien.»

La sénatrice explique en outre l’enjeu de la démarche: «Les femmes doivent être conscientes que le combat pour l’égalité des sexes n’est pas une marche qui va systématiquement de l’avant. Il y a des régressions possibles dans plusieurs domaines. Notamment sur la réapparition de la presse pour fillettes qui catégorise beaucoup les petites filles dans le rôle de petite maman. Mais aussi dans les clips vidéo. C’est assez affligeant de voir dans quelles positions de passivité et de soumission sont présentées les femmes.»

Dans sa synthèse, le rapport (lien sur le document en PDF ci-dessus) indique que «la vague de l’hypersexualisation n’a pas encore massivement touché nos enfants», mais que les parents sont «légitimement inquiets».

Controverse à propos des mini-Miss

A la présentation du rapport, la polémique a d’abord porté sur les concours de mini-Miss, dont la sénatrice demande l’interdiction. Interrogé par Lyon Mag, le sociologue Philippe Liotard, chercheur à l’Université Claude Bernard Lyon 1, détaille la charge: «Pour moi, les mini-Miss, ce n’est pas de l’hypersexualisation, c’est de l’exploitation.» Le journal déroule le raisonnement: «Les organisateurs de ces événements «exploitent un jeu ludique pour le transformer à des fins commerciales et se faire de l’argent sur le dos de petites filles». Autre problème: comme dans tous les autres concours de beauté, il y a une gagnante et beaucoup de perdantes. «Les participantes peuvent vraiment mal le vivre, surtout si elles ont moins de 13 ans.»

Réaction de Michel Le Parmentier, organisateur du concours mini-Miss France depuis 1989, interviewé pour le site francetvinfo: d’abord, il ne faut pas confondre avec les défilés américains (où les filles sont «maquillées comme des voitures volées»); ensuite, «l’hypersexualisation des fillettes concerne le mannequinat, pas les mini-Miss. Un amalgame a été fait avec ces concours à cause des débats suscités côté mannequins et à cause des images renvoyées par les médias et les concours de mini-Miss américains. Nous sommes d’accord avec l’interdiction des pubs qui sexualisent l’enfant ou pour mettre en place un âge limite pour se maquiller, par exemple, dans les écoles. Mais chez nous, les concours de mini-Miss restent un jeu, un divertissement où les fillettes jouent aux mini-princesses. Elles rêvent toutes de cela.»

Un rapport «complètement inutile»

L’analyse de Chantal Jouanno a fait l’objet d’une attaque autrement plus virulente par le sociologue Michel Fize, auteur de Les Nouvelles Adolescentes. 25 questions décisives (chez Armand Colin): ce rapport est «complètement inutile», fulmine-t-il dans Libération. «C’est un tissu de fantasmes adultes, un rapport féministe de mauvaise facture où on mélange tout: la pornographie, l’égalité entre les sexes, etc.» Le chercheur précise: «L’hypersexualisation touche la société tout entière, pas uniquement les petites filles. Quand on se place du côté de la société, on voit bien qu’il y a un projet d’utilisation du sexe à des fins mercantiles. […] Plutôt que de faire des filles des boucs émissaires, il faut bien se rendre compte que c’est la société qui est hypersexualisée. Si on va au bout de la logique, il va falloir interdire l’hypersexualisation des animatrices télé ou des chanteuses.»

Pour le site aufeminin.com, le rapport pose pourtant une bonne question. Le site a mené une «étude», sans détailler le protocole, avec une marque de vêtements pour enfants, qui a observé les comportements d’acheteuses dans un magasin simulé. Le résumé de la démarche indique: «Les parents entretiennent eux-mêmes, involontairement, cette tendance. Ainsi, lorsqu’elles habillent leur fille, les mamans jouent à la poupée: «Je me fais plaisir en lui achetant des fringues.»

Et l’auteur de l’article d’ajouter: «Plus inquiétant, on découvre que les mères se projettent complètement dans leur progéniture: «J’habille ma fille comme j’aurais souhaité m’habiller ou comme je n’ose plus le faire aujourd’hui». Mais elles ont beau être conscientes de cette tentation, cela ne les empêche pas d’y succomber, brouillant ainsi les codes vestimentaires générationnels. Il faut dire que les marques encouragent ce transfert à coups de campagnes de communication surfant sur une image idyllique de la complicité mère-fille.»

«Arrête d’être hypersexuel!»

Au Monde, la psychanalyste Claude Hamos, auteure de Dis-moi pourquoi. Parler à hauteur d’enfant (Fayard), sur lequel Le Temps reviendra dans son édition du 10 mars, concède une bonne part des analyses du rapport Jouanno: «Pour une petite fille, porter des talons, se maquiller, faire gonfler sa poitrine à l’aide de soutiens-gorges rembourrés sont des moteurs pour grandir plus vite. Or, si l’on donne l’illusion à une enfant qu’elle est une femme, cela trouble la perception qu’elle a de sa place dans la famille et l’empêche de se construire. A partir du moment où on est habillée, coiffée, maquillée comme maman, c’est compliqué de prendre conscience que l’on n’est pas maman et que l’on n’a pas les mêmes droits qu’elle. Et, surtout, cela a pour effet de désigner la fillette comme objet sexuel.»

Et les parents? Outre les nombreuses injonctions ordinaires, devront-ils désormais dire à leurs enfants: «Arrête d’être hypersexuel!»? Dans un billet, une auteure du Monde ironise à peine: «Mine de rien, les parents d’aujourd’hui essuient les plâtres de l’explosion des écrans dans le quotidien des jeunes générations. Ils sont les premiers à devoir gérer l’utilisation d’Internet, des réseaux sociaux et des «06» [indicatif des numéros de portables en France]; à se désespérer de voir leur progéniture sur l’écran dès qu’elle rentre de l’école, à s’inquiéter d’images crues ou sordides accessibles en quelques clics, à se demander si les «amis» Facebook ne partagent pas des vidéos dérangeantes.»