Corruption

Le fils suisse d’Andrej Babis fait tanguer la République tchèque

Le premier ministre tchèque est mis en difficulté par les révélations de son fils installé à Genève. Une motion de censure déposée par l’opposition doit être votée par les députés

Schizophrénie, troubles bipolaires et hôpitaux psychiatriques: l’actualité praguoise ferait bien penser au chef-d’œuvre du réalisateur tchèque Milos Forman, Vol au-dessus d’un nid de coucou. Mais on est loin du grand cinéma en ce moment à Prague, où on fait plutôt dans la téléréalité et où «Vol au-dessus d’un nid de cigognes» pourrait être le titre du feuilleton politico-médiatico-judiciaire actuel – le Nid de cigognes (Capi hnizdo en tchèque) étant le nom d’un luxueux complexe touristique devenu un casse-tête pour le premier ministre, le milliardaire Andrej Babis, entré en politique en 2013.

Caméra cachée et Crimée

L’affaire, déjà ancienne, vient de prendre un nouveau tour à Genève, où des journalistes tchèques ont filmé en caméra cachée son fils aîné âgé de 35 ans, Andrej Babis Junior, détenteur d’un passeport suisse depuis une dizaine d’années selon son père. Ancien pilote d’avion, il vit avec sa mère divorcée et affirme avoir été emmené contre son gré en Crimée l’année dernière pour ne pas compliquer les ennuis judiciaires de son premier ministre de père.

«Mon fils souffre de schizophrénie, il a fait des séjours en hôpital psychiatrique et n’a jamais été enlevé», affirme Andrej Babis, qui compare les journalistes à des «hyènes» et était dimanche à Genève pour lui rendre visite. Quelques heures après, son ex-femme demandait dans une vidéo de ne plus importuner leur fils, «qui est malade et que l’on a filmé en caméra cachée en lui posant des questions suggestives dans le but de nuire à son père et à notre famille». Interrogée ce vendredi par la Tribune de Genève, la mère estime que son fils n’est actuellement pas en état de répondre aux enquêteurs tchèques.

Ces questions concernaient principalement ce désormais célèbre Nid de cigognes, et le fils a notamment répondu qu’il avait «signé des papiers sans savoir de quoi il retournait». Andrej Babis Junior est un des membres de la famille qui figuraient officiellement dans les registres de propriété de ce complexe touristique, qui fait depuis de nombreux mois l’objet d’une enquête judiciaire après avoir été dans le viseur de l’Office européen de lutte antifraude (OLAF).

Les autorités suisses mises à contribution

Les enquêteurs tchèques ont déjà fait appel à l’aide de la justice suisse concernant Andrej Babis, en avril dernier. Cité par la radio publique tchèque, Christian Philipp, porte-parole de la justice zurichoise, a indiqué sans précisions que les demandes portaient sur des «documents bancaires».

Il est désormais également question à Prague de demander aux Suisses de procéder à un examen médico-psychologique du fils d’Andrej Babis – c’est en tout cas le souhait du ministre de l’Intérieur, Jan Hamacek, dont le parti social-démocrate (CSSD) ne sait s’il doit poursuivre sa coalition avec le mouvement des citoyens mécontents (ANO) du premier ministre inculpé et de plus en plus empêtré dans une affaire devenue rocambolesque.

Soupçons de fraude aux fonds européens

Accusé d’avoir indûment perçu pour la construction du Nid de cigognes l’équivalent d’environ 2 millions de francs de subventions européennes destinées aux PME alors que son groupe agrochimique (Agrofert) est gigantesque, Andrej Babis a fini par se défendre en arguant en 2016 que son beau-frère ainsi que ses deux premiers enfants figuraient parmi les propriétaires et donc bénéficiaires des fonds en question.

Pourtant, deux ans après, ces mêmes enfants semblent avoir davantage besoin de soins que de fonds européens. Après la schizophrénie de son fils, le chef du gouvernement invoque aussi les «troubles bipolaires» de sa fille aînée, ce qui l’empêcherait elle aussi de figurer dans un procès.

Motion de censure

«C’est mon plus beau projet», se vantait Andrej Babis devant des ambassadeurs du monde entier réunis au Nid de cigognes lors d’une réception filmée en 2015 pour un documentaire. Deux ans plus tôt, il niait en être le propriétaire dans les colonnes de l’hebdomadaire Ekonom, précisant que son groupe n’était «qu’un partenaire stratégique».

«Andrej Babis s’est mis dans une situation qu’il ne pourra pas expliquer de manière convaincante et c’est un très grand problème pour la crédibilité de son programme anti-corruption», estime Jan Richter, journaliste de ce magazine économique. «Reste à savoir si ses électeurs lui en tiendront rigueur», ajoute-t-il.

Plusieurs milliers de personnes ont manifesté samedi à Prague pour demander la démission d’Andrej Babis. Une motion de censure déposée par l’opposition doit être votée ce vendredi par les députés, sans grandes chances d’aboutir au vu de la répartition des sièges. Et même si elle aboutit, le chef du gouvernement pourra compter sur le soutien jusqu’ici indéfectible de son principal allié, le président de la République, Milos Zeman, qui considère que «tout ça ressemble à une conspiration sauvage».

Publicité