Elle semblait avoir fait l’essentiel pour devenir la première femme présidente des Etats-Unis. Après le scandale des abus sexuels dont se vantait dans une vidéo Donald Trump et une dizaine de témoignages de femmes qui déclarent avoir été agressées par le candidat républicain, l’élection à la Maison-Blanche semblait acquise à Hillary Clinton. Et puis, comme si cette campagne présidentielle folle manquait de rebondissements, nouveau coup de théâtre: alors qu’on croyait l’affaire des e-mails de la démocrate appartenir au passé après que le FBI eut conclu que Hillary Clinton n’avait pas violé intentionnellement la loi malgré son «extrême négligence», elle rebondit.

Lire aussi:  E-mails d’Hillary Clinton: la pression monte sur le patron du FBI, accusé d’avoir «violé la loi»

Quel impact?

Vendredi, le patron du FBI a annoncé que des centaines de milliers d’e-mails ayant un lien possible avec Hillary Clinton, ont été trouvés sur l’ordinateur portable d’Anthony Weiner. Cet ex-congressiste et ex-candidat à la mairie de New York partageait ce laptop avec Huma Abedin, une proche collaboratrice de la candidate démocrate, avec laquelle il vivait avant que le couple ne se sépare voici peu. On saura dans les sondages de cette semaine si cette «surprise d’octobre» aura un impact décisif sur la présidentielle du 8 novembre. Dans le camp Clinton, c’est la panique. Les démocrates fustigent le patron du FBI James Comey (lire ci-dessous). Pour Donald Trump, c’est un «cadeau» inespéré. Et en dépit des modèles statistiques de Nate Silver (fivethirthyeight.com) prédisant une victoire de la démocrate et des votes anticipés qui paraissent favorables à l’ex-cheffe de la diplomatie, plus personne n’est très sûr.

Pour Hillary Clinton, la nouvelle ne pouvait pas arriver à un pire moment. D’autant qu’elle implique un ex-politicien désormais honni dans le pays entier pour ses frasques sexuelles. Anthony Weiner est sous enquête, accusé d’avoir envoyé des messages de nature sexuelle à une adolescente de quinze ans. Le FBI a saisi chez lui plusieurs appareils électroniques. L’un d’eux contient des courriels peut-être en lien avec l’enquête que le FBI a menée et close sur la messagerie privée utilisée par Hillary Clinton quand elle officiait comme secrétaire d’Etat.

La confusion est totale. On ne sait pas à ce jour ce que contiennent ces nouveaux e-mails et s’ils sont de nature à révéler des envois illégaux et non cryptés de messages classés secrets par Huma Abedin ou Hillary Clinton. Un tournant? A ce stade, personne ne peut l’exclure.

Lire l’éditorial: Entre dévotion et mépris envers l’Etat


David Sylvan: «L’acte du chef du FBI est une affaire très grave»

Pour David Sylvan, professeur à l’IHEID, à Genève, l’élection présidentielle semble jouée. Mais les effets peuvent être importants pour le vote au Sénat.

Le Temps: Cette enquête du FBI sur Clinton, est-ce le tournant de l’élection?

David Sylvan: Le problème avec ce genre d’événements, qu’on appelle traditionnellement dans les campagnes américaines «les surprises d’octobre», c’est qu’ils n’ont évidemment jamais de précédent à l’identique. On n’a donc pas de modèle pour prédire leur impact. Mais ce que je peux vous affirmer, c’est que ce genre de facteurs, d’ordinaire, n’est pas de nature à changer l’opinion des électeurs lors d’un scrutin présidentiel. Il a eu tellement d’histoires, autant sur Hillary Clinton que sur Donald Trump, que pratiquement tout a été dit sur eux. Il est difficile d’imaginer que l’opinion des électeurs ne soit pas faite et que ce dernier événement puisse donc influencer leur vote. Souvenez-vous aussi que des millions d’électeurs ont déjà voté. Pour les présidentielles, je crois vraiment que c’est joué.

- Même si cette «surprise» se produit alors que, par ailleurs, les sondages montraient déjà un écart qui se réduit entre les deux candidats?

- Ce resserrement est assez classique des fins de campagne. Ceci dit, il n’y a pas vraiment une longue liste d’Etats indécis, et il me semble en outre que le vote en faveur de Hillary Clinton est aujourd’hui sous-évalué par les instituts de sondage. La raison est simple: ces instituts ont tendance à accorder un plus grand coefficient aux populations blanches, aisées et âgées, en raison du fait que ces catégories votent davantage. Mais dans le cas présent, Donald Trump a tellement malmené et insulté d’autres groupes de la population, que ses membres devraient en toute logique se rendre plus nombreux aux urnes. En outre, les démocrates sont très forts à jouer ce que l’on appelle le «ground game», c’est-à-dire à aller chercher à mobiliser directement jusque chez eux, le jour des élections, les sympathisants démocrates. Donald Trump, lui, a complètement négligé cet aspect, de la même manière qu’il a délaissé les dépenses en publicité tandis qu’Hillary Clinton y déversait des millions de dollars.

- Pensez-vous que les élections au Congrès soient jouées, elles aussi?

- C’est en réalité le point névralgique, et c’est cela qui explique la fureur des démocrates. Cette résurgence de l’affaire des courriels de Clinton pourrait bien convaincre les républicains de voter pour leurs candidats, alors que les démocrates espéraient qu’ils s’abstiendraient ou qu’ils changeraient de camp. Il y a une semaine, j’aurais dit que les démocrates allaient conquérir la majorité au Sénat, mais aujourd’hui je n’en suis plus si sûr.

- La faute du chef du FBI, James Comey?

- C’est une affaire d’une extrême gravité. D’autant plus que des responsables républicains ont déjà évoqué l’idée, s’ils gardent la majorité au Congrès, d’aller jusqu’à refuser d’élire les juges à la Cour suprême et de «suspendre» en quelque sorte le travail de cette Cour. Ces enjeux vont bien au-delà d’un souci de majorité, ils remettent en question le fonctionnement du système. C’est à mettre en relation avec les déclarations de Trump de ne pas accepter l’issue du scrutin. C’est de cette manière que meurent les démocraties.

(Propos recueillis par Luis Lema)