Allemagne

Fin de la crise politique en Allemagne

Les membres du Parti social-démocrate ont donné leur feu vert à la participation au prochain gouvernement Merkel, mettant ainsi fin à cinq mois de crise politique en Allemagne. Mais c’est un mandat particulièrement compliqué qui s’ouvre pour la chancelière

C’est la fin d’une crise politique inédite en Allemagne. Plus de cinq mois après les élections, Angela Merkel va enfin pouvoir former son quatrième gouvernement, avec le soutien du Parti social-démocrate. La chancelière pourrait être réélue à son poste par le Bundestag le 14 mars. Les quelque 465 000 adhérents du SPD ont en effet dit «ja» dimanche à une large majorité (66%) à une nouvelle GroKo (Grande Coalition des sociaux et des chrétiens-démocrates), à l’issue d’une troisième et ultime consultation de la base. 78% des encartés ont participé à ce vote, un taux à la hauteur du débat qui a agité le parti en interne, alors qu’une importante minorité est convaincue que le SPD, laminé par les urnes, aurait plutôt besoin de se refaire une santé sur les bancs de l’opposition.

«Je félicite le SPD pour ce résultat, et je me réjouis de travailler à nouveau avec les sociaux-démocrates pour le bien de notre pays», écrit la CDU sur Twitter, citant Angela Merkel. De fait, pour la chancelière, le vote du SPD est d’abord la fin d’un long cauchemar, marqué par l’échec de sa tentative de s’allier avec les Verts et les libéraux en novembre, par les atermoiements de Martin Schulz, son rival malheureux et patron démissionnaire du SPD, par la très remuante campagne «no-GroKo» menée au sein du SPD par les Jusos (le mouvement de Jeunesse socialiste) et par la fronde au sein de son propre Parti chrétien-démocrate.

L’accord prévoit une clause de sortie

C’est à contrecœur et pour éviter de nouvelles élections qui auraient pu se traduire par une nouvelle chute du SPD – comme de la CDU d’ailleurs – que les sociaux-démocrates ont finalement accepté de participer au futur gouvernement. Mais, signe de leur défiance réciproque, les deux partenaires ont prévu de faire un bilan à mi-parcours. L’accord de coalition prévoit ainsi une clause de sortie, au bout de deux ans.

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Angela Merkel ne s’était pas représenté les choses ainsi, lorsque – alors encore femme la plus puissante de la terre selon le magazine Forbes – elle annonçait son intention de se présenter pour la quatrième fois. Cet ultime mandat devait lui permettre de prendre ses distances par rapport aux contraintes électorales et lui donner ainsi une plus grande marge de manœuvre politique, pour prendre quelques décisions audacieuses et entrer dans l’histoire, en marquant par exemple de son sceau l’approfondissement de l’Union européenne. C’est, au final, un mandat bien plus délicat que les autres qui s’ouvre. «Un nouveau départ sur des bases bancales», résume le quotidien de centre gauche Süddeutsche Zeitung sur son site électronique. Les causes en sont nombreuses.

Il y a tout d’abord la base très étroite de la future majorité. Chrétiens et sociaux-démocrates ne disposent que de 53% des députés du Bundestag. Face à eux, ils auront une opposition dominée par un groupe de 92 députés du parti d’extrême droite AfD, très agités et armés de quelques postes de chefs de commissions parlementaires, notamment celle des finances.

Fronde interne à la CDU

Il y a ensuite les critiques de la cheffe au sein même de son propre parti. Plusieurs cadres chrétiens-démocrates ont ouvertement mis en cause ces derniers mois la ligne centriste incarnée par Angela Merkel, et sa politique migratoire longtemps généreuse, avec l’arrivée en 2015 de plus d’un million de demandeurs d’asile. Pour cette aile contestataire qui réclame un net virage à droite, Merkel est responsable de la poussée de l’extrême droite. Une partie de la base lui reproche en outre d’avoir fait trop de concessions au SPD – notamment d’avoir cédé aux sociaux-démocrates le Ministère des finances – pour se maintenir au pouvoir. La perte du Ministère des finances est vécue comme un véritable traumatisme par la base, comme l’a montré une fois encore le congrès de la semaine dernière.

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Pour tenter de tuer la contestation dans l’œuf, la chancelière s’est finalement résolue à nommer Jens Spahn, 37 ans, le chef des rebelles, au Ministère de la santé. Par ailleurs, elle a tenté de reprendre la main sur l’appareil de la CDU en faisant appel à une proche pour le poste de secrétaire générale. Très populaire, Annegret Kramp-Karrenbauer est appréciée à la droite du parti pour ses positions tranchées contre le mariage homosexuel ou la publicité pour l’avortement. Mais ses positions libérales lui valent aussi le soutien des milieux d’affaires conservateurs.

Après cinq mois de quasi-paralysie du pouvoir, le temps presse et les défis sont considérables: menaces de Donald Trump sur le libre-échange, multiplication des investissements chinois dans des secteurs stratégiques de l’industrie allemande (le milliardaire chinois Li Shufu vient d’acheter pour 7,5 milliards d’euros d’actions de Daimler), appels du pied du président français… Le vote du SPD est «une bonne nouvelle pour l’Europe», a réagi Emmanuel Macron. Le chef de l’Etat français n’a toujours pas reçu de réponse formelle de Berlin à ses propositions pour relancer l’Europe, présentées deux jours après le scrutin allemand.


Trois fortes têtes du futur gouvernement

Olaf Scholz

Chef provisoire du SPD depuis la démission de Martin Schulz, le populaire maire de Hambourg, 59 ans, hérite du Ministère des finances et d’une position stratégique au sein du futur gouvernement. Favorable au cours libéral imposé au SPD par Gerhard Schröder, Olaf Scholz est aussi adepte de l’orthodoxie financière. A la tête des Finances, il devrait donc poursuivre la politique menée par son prédécesseur, le chrétien-démocrate Wolfgang Schäuble.

La perte du Ministère des finances a été douloureuse pour la CDU, et les faits et gestes d’Olaf Scholz seront particulièrement observés.

Angela Merkel et Olaf Scholz se connaissent bien: ce dernier avait été son ministre du Travail entre 2007 et 2009. Régulièrement présenté comme candidat potentiel de son parti au poste de chancelier, Olaf Scholz s’est jusqu’à présent gardé d’afficher ses ambitions. Il a semblé un temps affaibli pour avoir sous-estimé le potentiel de violence des manifestants anti-G20 à Hambourg l’été dernier.

Jens Spahn

Préférant l’avoir dans le bateau plutôt que de le voir tirer sur le navire de l’extérieur, Angela Merkel a choisi son plus grand détracteur au sein de la CDU pour diriger le Ministère de la santé. Jens Spahn, 37 ans, hostile à la ligne centriste défendue par sa cheffe, était auparavant secrétaire d’Etat au Ministère des finances du précédent gouvernement. Il s’est notamment illustré par ses critiques envers la politique d’accueil des réfugiés d’Angela Merkel, et ses déclarations provocantes envers l’islam, réclamant notamment l’adoption d’une loi «islam» qui fixerait un cadre strict à l’exercice de cette religion.

Homosexuel déclaré, il avait épousé son compagnon peu après l’adoption du mariage pour tous, autre dossier sur lequel il s’était opposé à sa cheffe. Considéré au sein de la CDU comme le plus grand talent de sa génération, il ne cache guère ses ambitions et réclame un renouvellement générationnel à la tête de la CDU. Son principal défi sera de conserver un profil clair vis-à-vis de la base, malgré son obligation de discipline gouvernementale.

Horst Seehofer

Le retour de l’impulsif Bavarois au gouvernement laisse présager des passages tendus à Berlin. A 68 ans, le ministre-président de Bavière et chef de la très conservatrice CSU devrait occuper un vaste ministère taillé sur mesure mais aux contours encore flous: Intérieur-Bâtiments-Patrie. Les premiers mois de son action seront surtout dominés par la perspective des élections régionales en Bavière à l’automne 2018, un scrutin très important pour la CSU, alors que le parti est talonné par l’extrême droite. Merkel et lui se connaissent bien: Seehofer a été son ministre de l’Agriculture et de la Consommation entre 2005 et 2008. Il avait ensuite préféré retourner à la politique régionale. Depuis Munich, Horst Seehofer s’est illustré par ses critiques contre la politique d’accueil des réfugiés en 2015, menaçant de fermer les frontières de la Bavière avec l’Autriche, par où sont arrivés la plupart des migrants.

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