Manœuvre en vue de la succession de Sadako Ogata, règlements de comptes internes, rumeurs diverses… il règne une atmosphère de fin de règne au Haut Commissariat aux réfugiés, l'une des plus visibles agences du système onusien en charge de 22 millions de réfugiés et de personnes déplacées. Le détonateur a été une série d'articles du Financial Times parus la semaine dernière, qui accusaient le HCR à la fois «d'incompétence en matière de gestion, de pratiques comptables douteuses, de gaspillages et de fraudes présumées». Pour l'heure, ces accusations, qui proviennent des extraits d'un rapport non définitif d'auditeurs externes ne semblent pas porter sur des montants significatifs pour une organisation qui a un budget de plusieurs centaines de millions de dollars. Dans les conclusions de leur rapport qui n'a pas encore été transmis aux Etats membres, les auditeurs écrivent que «sur tous les points essentiels, les transactions du HCR que nous avons vérifiées ont été accomplies en accord avec la réglementation financière et l'autorité législative».

Le problème dont souffre le Haut Commissariat aux réfugiés tient moins à une question de gestion de ses ressources financières qu'à des difficultés d'ordre politiques. A un moment charnière: le mandat de la patronne du HCR, Sadako Ogata, arrive à expiration à la fin de l'année. Un scénario parfaitement huilé avait été établi au printemps dernier. Les Européens avaient même donné leur accord de principe. Le secrétaire général de l'ONU, Kofi Annan, aurait dû recommander en décembre prochain à l'Assemblée générale de l'ONU de nommer Sadako Ogata pour un mandat ramené à deux ans. Ce qui aurait eu l'avantage de reporter d'autant le choix toujours difficile d'un nouveau patron au HCR. Le prétexte pour un mandat court était tout trouvé: âgée de 70 ans, Sadako Ogata pouvait mettre à la fois en avant son âge et le fait qu'elle aurait effectué dix ans comme Haut commissaire aux réfugiés, soit l'équivalent «seulement» de deux mandats pleins.

Les attaques en cours visent à abattre politiquement Sadako Ogata. En toute bonne logique onusienne, après sept ans de règne, celle-ci ne manque pas d'ennemis. A l'intérieur de la maison, on lui reproche son caractère «irascible» et le fait de s'être peu à peu «isolée» de son personnel. Sur le fond, elle est accusée d'avoir succombé à la pression des gouvernements occidentaux, en bradant le mandat de protection du HCR dans la région des Grands Lacs. A l'extérieur de son agence, elle est prise sous un feu croisé de critiques. On lui reproche à la fois d'avoir trop élevé la voix contre l'Allemagne et la Suisse sur la question des renvois des réfugiés dans l'ex-Yougoslavie et d'avoir conservé un profil trop bas lors des rapatriements forcés et des assassinats de réfugiés hutus en 1996 dans l'ex-Zaïre. «C'est difficile de trouver le bon équilibre. Nous sommes accusés à la fois d'être trop complaisants à l'égard des gouvernements ou au contraire trop critiques» constate le porte-parole Kris Janowski. Tout est question de dosage: jusqu'où le HCR peut-il critiquer ses principaux donateurs? Jusqu'où par exemple, doit-il aller dans la réprobation face au premier contributeur, les Etats-Unis, lorsque les bateaux américains interceptent en haute mer des embarcations de boat-people haïtiens ou cubains? C'est une question de fond qui divise le HCR entre les tenants du «réalisme politique» qui mettent en avant «l'efficacité» et «les gardiens du temple» qui défendent une lecture plus stricte du mandat de protection.

La discussion n'est pas nouvelle. Mais le rétrécissement du droit d'asile dans les pays occidentaux accompagné de la multiplication des points chauds ont aiguisé ces problématiques qui posent avec d'autant plus d'acuité la question de la succession d'Ogata. Pour l'heure, les éventuels prétendants restent dans l'ombre. Il n'en reste pas moins que la nomination comme secrétaire général de Kofi Annan, issu du sérail onusien, a aiguisé les appétits à l'intérieur du HCR: les postes les plus élevés de la hiérarchie ne sont plus réservés à des personnalités parachutées de l'extérieur. Au-dehors, les cercles diplomatiques se livrent à des calculs d'arithmétique politique: le Japon, l'un des principaux bailleurs de fonds du système onusien, n'a plus de représentant à des postes clés, depuis que Hiroshi Nakajima a dû céder sa place à la tête de l'Organisation mondiale de la santé à l'ex-premier ministre norvégien, Gro Harlem Brundtland. Ce qui renforce les chances de Sadako Ogata. En sens inverse, les Scandinaves sont désormais mal placés pour placer l'un des leurs. Après avoir été longtemps absents aux plus hauts postes de l'ONU, les Africains sont aujourd'hui largement représentés avec non seulement le secrétaire général, mais aussi des représentants à la tête de la FAO, de l'Organisation mondiale pour la propriété intellectuelle, de l'Agence internationale pour l'énergie atomique (AIEA)… En attendant, nul ne semble remettre en question le fait que la direction du HCR devrait revenir à un ressortissant d'un grand pays donateur, dans l'idée que les grands bailleurs de fonds s'identifient toujours à cette agence.

Bref, Sadako Ogata succédera-t-elle à elle-même? Le jeu est désormais ouvert. D'ici quinze jours, les Etats membres recevront le rapport définitif des auditeurs. Ce sera l'occasion de sentir le degré de soutien dont bénéficie encore la Haut commissaire. Parallèlement, Kofi Annan sondera les gouvernements afin de présenter un candidat dont il aura la certitude qu'il obtiendra l'aval de la communauté internationale.