États-Unis

Le financier Jeffrey Epstein, au cœur d'un scandale sexuel, a-t-il été protégé?

Le millionnaire a été rattrapé par des accusations d’exploitation sexuelle de mineures. En 2007, il avait échappé à la prison à vie grâce à un procureur devenu ministre du Travail sous Donald Trump

Comment avait-t-il pu jusqu’ici échapper à la justice si longtemps? L’inculpation, lundi 8 juillet à New York, du financier américain Jeffrey Epstein pour exploitation sexuelle de dizaines de mineures et complot de trafic sexuel a relancé de troublantes questions. Le millionnaire, qui a fait fortune dans les fonds spéculatifs, avait déjà été accusé de faits similaires en Floride en 2007. Mais grâce à un accord judiciaire longtemps resté secret, il a été exonéré de poursuites au niveau fédéral et n’a purgé qu’une peine de 13 mois de prison.

Des liens avec l’administration Trump

«En échange d’un aveu de culpabilité pour deux chefs d’accusation de sollicitation de prostitution de mineure, Monsieur Epstein a évité un acte d’accusation fédéral qui aurait pu le faire condamner à la perpétuité. Au lieu de cela, il a passé 13 mois dans une aile privée de la prison du comté de Palm Beach, où des privilèges octroyés lui ont permis de travailler 12 heures par jour, six jours par semaine, dans son bureau privé», précise le New York Times. Inscrit sur la liste des délinquants sexuels, il a dû dédommager certaines de ses victimes.

Le procureur de l’époque, Alexander Acosta, celui qui a scellé cet accord très critiqué, n’est autre que l’actuel ministre du Travail de Donald Trump (il a démissionné depuis, ndlr). Voilà de quoi relancer les soupçons sur la nature des liens entre Jeffrey Epstein, qui fréquente la jet-set américaine et sait s’entourer d’hommes puissants et influents, et Donald Trump, ainsi que sur la «protection» dont il bénéficierait.

«Un type génial»

Donald Trump a dressé ses louanges dans le New York Magazine en 2002. «Je connais Jeff depuis quinze ans. Un type génial», soulignait-il. «C’est un plaisir de passer du temps avec lui. On dit même qu’il aime les jolies femmes autant que moi, et beaucoup sont plutôt jeunes. Cela ne fait aucun doute: il mène une bonne vie sociale.» En 2015, alors que de nouvelles accusations ternissaient la réputation de Jeffrey Epstein, il a toutefois laissé entendre, à travers un de ses communicants, qu’il ne le connaissait pas si bien que ça.

Cette affaire en fait remonter une autre à la surface, qui daterait de 1994. En avril 2016, une femme a attaqué Jeffrey Epstein et Donald Trump au civil, accusant notamment l’actuel président de l’avoir violée et battue alors qu’elle n’avait que 13 ans. La plainte, apparemment irrecevable, a été classée.

Démission d’un ministre exigée

L’affaire judiciaire prend des proportions toujours plus politiques. Aujourd’hui, la démocrate Nancy Pelosi, présidente de la Chambre des représentants, fait partie de ceux qui exigent la démission du ministre Alexander Acosta. Comme, par exemple, Ted Cruz, sénateur républicain du Texas.

En février, le Département de la justice annonçait déjà se pencher sur l’accord judiciaire de 2007, après une enquête du Miami Herald jugeant qu’Alexander Acosta s’était compromis sur le plan éthique. Le ministre de la Justice, William Barr, a dû se récuser: son ancien bureau d’avocats a travaillé pour Jeffrey Epstein. Quant à Bill Clinton, lui aussi lié au financier – il a voyagé à quatre reprises dans son jet privé, notamment dans le cadre d’un voyage en Afrique lié à la prévention contre le VIH –, il a fait savoir lundi ne rien savoir des «horribles crimes» de son ami.

Les soupçons d’impunité et de traitement de faveur liés au statut social de l’accusé et d’une justice à double vitesse reviennent régulièrement dans les médias qui traitent de l’affaire. Parmi les autres personnalités qui auraient fréquenté Jeffrey Epstein, les noms du prince Andrew et de Woody Allen sont souvent cités.

«Vaste réseau de victimes mineures»

Le milliardaire de 66 ans a été arrêté samedi dans le New Jersey, alors qu’il revenait de France en jet privé. Des photos de mineures nues ont été retrouvées lors de la perquisition de son domicile, parmi les centaines d’images de femmes récoltées. S’il est reconnu coupable des faits qui lui sont reprochés, il pourrait être condamné à 45 ans de prison.

Selon l’acte d’accusation de 14 pages, il aurait fait venir des jeunes filles, entre 2002 et 2005 en tout cas, dans ses résidences luxueuses de New York et de Floride, pour des massages sensuels et des actes sexuels, en échange de quelques centaines de dollars. Il aurait également payé certaines filles pour qu’elles en recrutent d’autres, une incitation à la prostitution. L’acte d’accusation parle de «vaste réseau de victimes mineures qu’il pouvait exploiter sexuellement». Toujours selon le document judiciaire, Jeffrey Epstein ne pouvait ignorer que certaines des filles invitées étaient mineures: elles lui ont elles-mêmes révélé leur âge.

Nouveaux témoignages

Jeffrey Epstein a plaidé non-coupable lundi, à Manhattan, lors d’une première audience. Le procureur fédéral de Manhattan Geoffrey Berman a parlé de «dizaines» de victimes lors d’une conférence de presse. L’arrestation de Jeffrey Epstein a fait sortir de nouvelles plaignantes du bois.

Selon l’un de ses avocats, les faits new-yorkais étaient déjà connus à l’époque de l’accord judiciaire scellé en Floride. Le procureur ne dément pas, mais il rappelle que l’accord ne valait que pour le district de Floride où il a été conclu. Les photos suggestives et CD retrouvés au domicile de l’accusé suggèrent par ailleurs que l’homme ne renie pas son penchant pour les adolescentes. Il ne s’en serait pas caché auprès de certains proches.

De nombreuses victimes, insatisfaites de l’accord de 2007, ont continué à donner de la voix ces dernières années. A l’ère de #MeToo, il est étonnant que l’affaire n’ait pas rebondi plus rapidement. De nouveaux témoignages récoltés ces derniers mois pourraient cette fois aboutir à une condamnation à une peine de prison plus importante. Avec cette question: si Jeffrey Epstein tombe, d’autres personnalités tomberont-elles dans son sillage?

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