Les témoignages sont accablants. Deux semaines après la fin de l'offensive des talibans dans la plaine de Shomali, au nord de Kaboul, les récits des réfugiés dévoilent peu à peu l'horreur et l'ampleur des exactions commises à cette occasion. Aux objectifs purement militaires des «étudiants en religion» s'ajoute désormais une volonté planifiée de déplacement à grande échelle des populations, d'enlèvements, de massacres et de destruction systématique des habitations. Déjà lors de la prise de Mazar-i-Sharif, la grande ville du nord de l'Afghanistan, il y a un an, les talibans (pachtounes) avaient exécuté plusieurs milliers voire dizaines de milliers de Tadjiks, d'Ouzbeks et de Hazaras. L'indifférence de la communauté internationale à l'époque des faits n'a pu qu'encourager la milice fondamentaliste à affiner aux abords de la capitale ce qu'elle avait grossièrement ébauché jusqu'ici.

Témoignages terrifiants

Les quelque 200 000 réfugiés qui avaient fui les combats à pied, à dos d'âne ou dans des camions surchargés ont gagné la vallée du Panchir, le dernier grand bastion de la résistance antitalibans, qui est aussi le fief du commandant rebelle Ahmed Shah Massoud. Là, ils campent depuis lors où ils peuvent, sous les arbres ou même dans un cimetière de tanks – les canons faisant office de charpente. Mais rares sont les familles au grand complet: une écrasante majorité d'entre elles ont perdu le père, la mère, des enfants ou quelques proches. Comment?

«Quand les talibans sont entrés dans Charikar, raconte Abdul Majeed, 20 ans, je me suis caché avec ma famille sous la maison. Mais quatre enfants sont restés au-dessus. Les talibans les ont tués. Ils ont rassemblé les habitants, leur ont attaché les mains dans le dos et les ont enlevés dans des pick-up 4 x 4. Le soir, je suis sorti de ma cachette et je suis allé à Guldara, un village voisin. J'ai vu 250 corps. Parmi eux des femmes et des enfants. L'un des morts avait eu la tête tranchée. J'ai reconnu deux amis de classe. J'ai ramené leurs cadavres en voiture et je les ai enterrés.»

Les récits des différentes familles se ressemblent tous. Même en imaginant une certaine contamination entre les témoignages, il paraît invraisemblable que toutes ces histoires tragiques soient pure invention. Au contraire, de nombreux éléments sur le terrain ne font que confirmer les atrocités commises. Un charnier comprenant une quarantaine de corps dont les mains étaient attachées dans le dos a ainsi été vu par deux journalistes français près de la base militaire de Bagram, au nord de Kaboul, immédiatement après le retrait des talibans. De nombreux réfugiés témoignent d'autres massacres notamment à Istalif, Guldara et Calakan, des villages actuellement inaccessibles de la ligne de front. Et des colonnes de fumées, s'échappant de maisons incendiées, sont visibles de loin.

Par ailleurs, des groupes de réfugiés retardataires, terrorisés, profitent de la moindre accalmie pour fuir en direction du Panchir. Et tous certifient que les talibans pillent et brûlent les habitations.

Les aveux des prisonniers de guerre – les moudjahidin de Massoud ont capturé plusieurs dizaines de leurs adversaires – viennent étayer les dires des fuyards. Parmi eux se trouvent trois mollahs, qui servaient comme officier de leur milice. «Après avoir conquis Sherkat, raconte Abdul Samad, un important commandant taliban à la barbe rousse, nous avons réuni nos troupes sur une place pour leur parler. Nous leur avons dit que tout ce qu'ils prendraient leur appartiendrait. Nous pourrions aussi enlever les civils.» Le commandant Ismael, un autre mollah, confirme: «Avant l'offensive, les chefs m'ont dit que les terres conquises et les maisons seraient à nous.»

Plus grave, une vingtaine de prisonniers récemment capturés sur le front, à Istalif, racontent leur terrifiante histoire. «Nous sommes des chiites de Bamyan, explique Monawar Shah, un vieillard de 70 ans, les talibans sont venus dans notre village il y a dix jours, ils nous ont forcés à monter dans des pick-up et nous ont emmenés sur le front. Là, ils nous ont demandé de rassembler des buissons et nous ont donné des allumettes, puis nous ont obligés à incendier les maisons. Ils nous ont aussi poussés en première ligne en nous donnant des coups de crosse de kalachnikov et nous ont fait marcher sur des terrains minés. Dans notre groupe de 22 personnes, trois sont mortes en sautant sur ces engins. Heureusement, les moujahidin ont attaqué Istalif la nuit et nous avons pu leur envoyer discrètement un messager pour leur signaler que nous voulions nous rendre.»

Dans ce groupe de prisonniers, le plus jeune a 15 ans. «Je suis berger, confie Said Nooragha, les talibans m'ont enlevé et m'ont envoyé sur le front. Ils m'ont donné une Kalachnikov et un chargeur mais je ne sais pas m'en servir. Ils m'ont fait aussi marcher sur des terrains minés. Dès que j'ai pu, je me suis rendu.»