Pour en finir avec le

travail forcé

Beate Andrees dirige depuis deux ans le programme d’action contrele travail forcé de l’Organisation internationale du travail (OIT), un fléau qu’elle a découvert il y a une vingtaine d’années dans les Balkans et qu’elle combat désormais aux quatre coins du monde

Des millions d’hommes, de femmes et d’enfants sont aujour­d’hui victimes d’une forme ou d’une autre de travail forcé. Soit de circonstances dans lesquelles leur force ou leur corps sont exploités contre leur gré. L’Organisation internationale du travail (OIT) s’est dotée en 2001 d’un programme d’action contre ce fléau et a placé à sa tête, il y a deux ans, l’Allemande Beate Andrees.

Le Temps: Quelles formes connaît de nos jours le travail forcé?

Beate Andrees: Le droit international en reconnaît trois types. Le premier est l’esclavage à l’ancienne, qui est la possession d’une personne par une autre, une forme de servitude qui a été en principe abolie mais qui peut encore résulter de l’endettement, du mariage forcé ou de la vente d’enfants. Le deuxième est la traite, la mainmise d’une personne sur une autre au moyen de la tromperie ou de la coercition et dans le but de l’exploiter. Le troisième est le travail forcé au sens large, à savoir toutes les formes d’activités imposées à une personne sous peine de sanction, non-paiement de longues périodes de salaires, mesures de rétorsion contre la famille, etc. Ces différentes situations ont pour point commun la perte de contrôle de soi.

– Comment tombe-t-on dansle travail forcé?

– Un tel malheur est vite arrivé dans certaines populations discriminées comme les peuples autochtones d’Amérique latine, les hors-castes du sous-continent indien ou les descendants d’esclaves en Afrique. Ces gens portent à leur naissance les stigmates de la servitude et représentent des victimes toutes désignées. Certains héritent des dettes de leurs parents et sont contraints dès leur plus jeune âge à travailler pour rembourser. Pour les autres, ce genre de mésaventure résulte le plus souvent d’une quête de travail qui tourne mal. Lorsque des chercheurs d’emploi tombent sous la dépendance de recruteurs qui leur ont prêté de l’argent ou obtenu des papiers et ne les lâchent plus, même après leur avoir trouvé un employeur. 90% des abus sont le fait d’agents privés.

– Et les 10% restants?

– Ils sont dus à divers acteurs politiques. A des groupes armés qui profitent de situations de conflit pour enlever et asservir des civils, comme le fait l’Etat islamique aujourd’hui en Irak. Ou à des Etats autoritaires qui contraignent leurs prisonniers au travail forcé. Cela dit, nous suivons aussi de près la privatisation de certains établissements pénitentiaires. Cette évolution risque de conduire à des violations de la loi, si certaines activités sont imposées aux détenus ou si elles se distinguent trop des pratiques admises en dehors des prisons.

– Dans quels secteurs d’activité le travail forcé prospère-t-il le plus?

– Le phénomène prospère là où existe une forte demande de main-d’œuvre peu qualifiée et là où cette demande est soumise à d’amples fluctuations. C’est notamment le cas dans l’agriculture, la construction, les mines, l’industrie bas de gamme, le travail domestique et le commerce de la chair, prostitution et pornographie. Les changements d’habitudes de consommation peuvent avoir aussi un effet important. La ruée actuelle sur le poisson dépasse les capacités normales de l’industrie de la pêche, qui recrute de la main-d’œuvre à tour de bras sans toujours veiller aux conditions d’embauche de ses nouveaux employés.

– Combien le monde compte-t-il de travailleurs forcés?

– Notre dernière estimation, publiée en 2012, arrive à 21 millions de personnes, un chiffre conservateur, dans le sens où il résulte d’une méthodologie très stricte. 78% d’entre elles (16,4 millions) sont employées comme main-d’œuvre, tandis que 22% (4,5 millions) sont exploitées sexuellement. 55% sont des femmes et des filles, 45% des hommes et des garçons, 75% des adultes et 25% des enfants. Mais, dans ce domaine, nous n’en sommes qu’au début du travail statistique.

– Comment expliquez-vous que cet effort statistique soit récent, alors que la première convention internationale sur le travail forcé date de 1930?

– Les Etats ont longtemps été les principaux responsables du travail forcé, que ce soient les puissances coloniales ou l’Union soviétique. Il en a résulté une grande difficulté à rassembler des chiffres. La priorité a dès lors été longtemps de légiférer sur la question dans l’espoir que les parties signataires finiraient par appliquer le droit. La situation s’est aujourd’hui inversée. Les privés sont devenus les principaux vecteurs du travail forcé. Ce qui signifie que le problème a gagné en complexité et qu’il est plus important encore qu’autrefois de réunir des chiffres pour l’appréhender.

– Dans quelles parties du monde trouve-t-on le plus de travailleurs forcés?

– En chiffres absolus, l’Asie caracole en tête, avec plus de la moitié des cas. Mais en termes relatifs, c’est l’ancienne Union soviétique qui domine. Derrière, l’Afrique abrite un grand nombre de travailleurs forcés, en chiffres absolus comme en termes relatifs. Puis viennent l’Amérique du Sud, le Proche-Orient et les pays industrialisés. En fait, aucune région n’y échappe.

– Le phénomène prend-il de l’importance ou en perd-il?

– Les statistiques manquent pour donner une réponse globale. Mais il apparaît que certaines formes de travail forcé déclinent et que d’autres se renforcent. La croissance de la mobilité est un facteur de changement essentiel. La servitude pour dette, liée à des rapports sociaux de type féodal, perd ainsi de l’importance en Inde. Les paysans ruinés ont tendance à aller chercher fortune ailleurs. Mais ce faisant, ils tombent souvent dans une autre dépendance, celle des agents recruteurs. Ce qui signifie que nombre d’entre eux n’échappent à leurs anciens maîtres que pour en trouver de nouveaux.

– Comment se combat le travail forcé? – Il existe aujourd’hui un consensus sur la nécessité d’éradiquer le phénomène. Ce qui n’a pas toujours été le cas: dans les années 1930, bien des puissances coloniales le toléraient. L’accord actuel a permis de mettre en place un cadre juridique clair. Mais si la pénalisation du travail forcé est essentielle, elle n’est pas suffisante. Il ne suffit pas de condamner les coupables, il faut aussi protéger les victimes. Tel est le sens d’un protocole adopté cette année en complément des conventions existantes. Mais c’est un vaste programme! Cela suppose non seulement d’informer les intéressés de leurs droits et de défendre leur intégrité physique, mais aussi de les libérer de leurs dettes et de leur trouver des emplois alternatifs. Au-delà, il est toujours possible de sensibiliser les consommateurs au problème et de créer à leur intention un système de labels. Mais l’essentiel se passe sur le terrain. Et là, le meilleur moyen d’aboutir à un résultat est la syndicalisation des secteurs concernés. Les syndicats ont combattu avec une grande efficacité le travail des enfants. Ils ont un rôle majeur à jouer contre le travail forcé.

«Hors-castes du sous-continent indien et descendants d’esclaves en Afrique forment des victimes toutes désignées»