Le message se lit entre les lignes. Mais il est sans concession. Dans les pages du journal Aftab, le «guide de la révolution islamique» n’est plus «suprême». Cela fait presque deux semaines, déjà, que le quotidien réformiste écorche discrètement le titre d’Ali Khamenei, numéro un du régime, en omettant volontairement d’ajouter cet adjectif sacré – et obligatoire. Si l’affront est passible de sévères représailles, le mur de la peur est tombé. «Khamenei se pensait intouchable. Depuis le début de la crise postélectorale, sa légitimité n’a jamais été autant contestée», relève un journaliste iranien.

Guide magnanime

L’élection du 12 juin dernier a changé la donne. En soutenant explicitement Mahmoud Ahmadinejad, dont l’élection reste vivement contestée, Ali Khamenei a perdu son traditionnel statut d’arbitre. «Pendant vingt ans, il a cultivé une image de guide magnanime, qui reste au-dessus des querelles politiques. Cette fois-ci, il a choisi ouvertement son clan», analyse Karim Sadjadpour, spécialiste de l’Iran à la Fondation Carnegie Endowment for International Peace.

Quand il hérite du pouvoir suprême, à la mort de l’imam Khomeiny, père de la révolution islamique, en 1989, Ali Khamenei ne dispose ni du charisme, ni du prestige de son prédécesseur. Simple hodjatoleslam (clerc de rang intermédiaire dans la hiérarchie religieuse), il est précipitamment promu ayatollah – un titre indispensable à sa nomination – avant d’accéder au poste le plus puissant du pays. Pour compenser son manque d’autorité dans l’establish­ment politico-religieux, Khamenei se cherche des appuis de taille. Retranché dans la très opaque «Beit-e Rahbari» («La maison du guide»), il s’entoure d’une armée de conseillers, dont son fils, qui l’encouragent à combattre le «fléau» réformiste, amorcé par l’élection du président Khatami, en 1997, et perçu comme un danger pour le système. En apparence, il garde néanmoins ses distances avec le débat politique. Mais au dernier scrutin, il finit par trancher ouvertement en faveur de son protégé, Mahmoud Ahmadinejad.

«Le guide était le point d’équilibre de la lutte entre les factions politiques iraniennes, le garant implicite de la règle du statu quo qui protégeait le système du déséquilibre en faveur de l’une ou l’autre des factions politiques. Cette fois, il a pris partie, il a entériné la suprématie des Gardiens de la révolution, se réjouissant de la victoire d’Ahmadinejad, couvrant la fraude», remarque Frédéric Tellier, analyste principal pour l’Iran au sein de l’International Crisis Group.

Cette prise de position signale une volonté de reprise en main. Mais elle l’expose, du coup, aux critiques les plus féroces. «Ahmadinejad commet des crimes! Khamenei le soutient!», dit l’un des slogans en vogue dans les manifestations, et qui fait référence à la violente répression contre les protestataires. Le tollé provoqué par son appui aveugle à Ahmadinejad est tel que le clergé chiite multiplie les mises en garde contre la chute du système. L’ayatollah Rafsandjani parle de «crise de confiance du régime». Mohammad Khatami, lui, appelle «à un référendum» pour apaiser les tensions. Signe encore plus embarrassant pour Khamenei, un seul des dignitaires religieux les plus influents de la ville sainte de Qom s’est contenté de complimenter Ahmadinejad pour sa réélection.

Garanties de fidélité

Ces fissures sans précédent depuis la révolution de 1979 sont pourtant loin de sonner le glas de la République islamique. «Ahmadinejad et plus largement le réseau des pasdarans lui offrent les meilleures garanties pour l’avenir de la République islamique, de fidélité aux principes fondateurs de la République et à la ligne de l’imam Khomeiny», note Frédéric Tellier. Cependant, Khamenei devra, pour survivre, composer avec de nombreux obstacles, y compris dans son propre clan. A commencer par les caprices d’Ahmadinejad. La semaine passée, il lui aura fallu aller jusqu’à publier sur son site internet la copie d’une lettre manuscrite adressée au président pour imposer son veto à la nomination d’Esfandiar Rahim Mashaie à la vice-présidence. La crise de légitimité du système, provoquée par les manifestations, force aussi le chef du régime à faire des concessions à l’opposition. Avant-hier, il a ainsi donné l’ordre de faire fermer le centre de détention de Kahrizak, où de nombreux opposants ont été incarcérés et maltraités. «Aujourd’hui, le guide doit jouer l’apaisement face à une crise dont il n’a pas anticipé l’intensité et l’ampleur», constate Frédéric Tellier.