Flambée de violence entre extrémistes bulgares et Roms

Bulgarie Plusieurs incidents à caractère raciste mettent en péril l’équilibre ethnique et confessionnel du pays

Un calme relatif et précaire régnait mercredi dans le quartier populaire d’Orlandovtsi de Sofia, la capitale bulgare. Cinq jours auparavant, une simple altercation entre jeunes a dégénéré en bataille rangée entre Roms et Bulgares, faisant craindre un embrasement ethnique de grande ampleur au cœur même du pays. Une menace que le Ministère de l’intérieur semble, en tout cas, prendre très au sérieux en déployant un impressionnant dispositif policier: barrages filtrants, forces antiémeute, agents en civil et même les deux puissants canons à eau récemment acquis par la police de la ville ont été déployés dans ce quartier à population mixte dont les habitants vivent désormais en état de siège.

Expédition punitive

Que s’est-il passé à Orlandovtsi? L’affaire a débuté dans le parc du même nom, point de contact entre la population rom et la majorité bulgare du quartier. Une voiture qui fait crisser ses pneus, de la musique trop forte qui s’échappe de ses fenêtres… Puis des remarques qui dégénèrent en insultes et en bagarre. Aujourd’hui, les quatre protagonistes de l’incident ont été arrêtés par la police, mais entre-temps les choses ont rapidement pris une tournure dramatique. Dès le lendemain, les Bulgares ont rameuté des camarades, officiellement pour protester contre l’agression dont ils auraient été victimes de la part des «Tziganes». En fait il s’agissait d’une expédition punitive. Armés de battes de baseball, des jeunes encagoulés ont lancé un véritable assaut contre la partie rom d’Orlandovtsi, ciblant particulièrement les habitations de bric et de broc du «ghetto», là où habitent les plus démunis d’entre eux.

Ces derniers se sont défendus comme ils ont pu avant, à leur tour, d’appeler des renforts. Jusqu’à l’intervention de la police qui, depuis, joue tous les soirs au chat et à la souris avec des assaillants se réclamant clairement de l’idéologie nazie – leur cri de guerre est de «transformer les Tziganes en savonnettes». Une trentaine de personnes ont été arrêtées: des ultras de foot, des sympathisants d’extrême droite et des jeunes nationalistes qui ont tous la particularité d’être connus des forces de police. Des «provocateurs professionnels», noyau dur de bien d’autres manifestations de ce genre, selon l’expression du commissaire Mladen Marinov, patron de la police de Sofia.

Crainte d’un «été chaud»

Ce constat fait douter du caractère «spontané» des événements survenus à Orlandovtsi, d’autant plus que ces derniers semblent obéir à un scénario à l’œuvre dans d’autres localités bulgares. Ainsi le village de Gurmen (ouest) qui vit, depuis le 23 mai, sous forte protection policière après des heurts aux abords du quartier tzigane. Dans les localités de Novi Khan, où deux Roms ont failli être lynchés par une «patrouille citoyenne», Ihtiman ou encore Plovdiv (sud) abritant une forte population rom, c’est grâce à l’intervention rapide des forces de l’ordre que des incidents, vrais ou inventés de toutes pièces, n’ont pas dégénéré ces dernières semaines.

Pour la plupart des commentateurs politiques du pays, ce regain de tension s’explique surtout par les élections locales d’octobre prochain. Ils prédisent d’autres «réactions en chaîne» et un «été chaud». Plusieurs partis, essentiellement issus de la galaxie nationaliste, sont suspectés d’en tirer les ficelles, au risque de mettre en péril le «modèle ethnique bulgare» qui fait du pays une quasi-exception sur la péninsule balkanique, ravagée par les guerres ex-yougoslaves. «Ne jouez pas avec le feu. Je le dis en ma qualité d’ancien pompier», a réagi le premier ministre, Boïko Borissov, ancien policier et commandant d’une unité de lutte contre les incendies.

Ces événements ont aussi braqué le projecteur sur le sort de la minorité rom du pays. Officiellement forte de 400 000 membres, elle en ferait le double. Relégués depuis la chute du régime communiste dans des quartiers périphériques des villes, rapidement devenus des ghettos, les Roms bulgares vivent dans leur grande majorité dans un dénuement difficilement imaginable en Europe de l’Ouest. Ils se disent aussi victimes d’un racisme décomplexé et souvent violent de la part de leurs compatriotes. Ils sont accusés en retour de vivre d’allocations et de rapine. Autre particularité: les Roms bulgares sont majoritairement musulmans (ils se reconnaissent d’ailleurs souvent dans la communauté turque du pays, bien mieux représentée politiquement), ce qui ajoute une dimension confessionnelle – et pas moins dangereuse – dans ces tensions avec la majorité chrétienne orthodoxe du pays.