France

Les flammes de Notre-Dame rallument les interrogations

Que penser du flot d’argent annoncé pour la reconstruction de la cathédrale incendiée? Le monument le plus visité d’Europe était-il en péril, délaissé par l’Etat français? A Paris, le chagrin laisse déjà place aux questions

Alors que le périmètre de Notre-Dame demeure interdit aux touristes et que des renforcements d’urgence sont en cours pour les parties de l’édifice les plus affectées par l’incendie (en particulier le pignon du transept nord), les questionnements se multiplient sur l’état de la cathédrale avant l’incendie de lundi, et sur la meilleure façon de financer sa reconstruction, dont Emmanuel Macron a promis qu’elle sera achevée dans cinq ans. Soit pour les Jeux olympiques parisiens de l’été 2024. Avec un chef de chantier désigné mercredi, emblématique du désir de faire les choses dans l'ordre: le général Jean-louis Georgelin, ancien chef d'Etat major de l'armée (2006-2010).

Une grande cause… pour les plus riches

Le moment est paradoxal. Depuis des semaines, la France est confrontée aux «gilets jaunes» qui se plaignent de la pression fiscale trop forte et de problèmes de pouvoir d’achat. Des demandes jugées souvent «irréalistes», vu la dégradation des finances publiques que les concessions d’Emmanuel Macron le 10 décembre (un coup de pouce financier de 10 milliards d’euros) ont encore aggravée. Les contraintes budgétaires et la nécessité de préserver la compétitivité et l’attractivité économique du pays devaient d’ailleurs être évoquées par le président français dans son allocution avortée lundi soir, repoussée à la semaine prochaine.

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Or voici que l’incendie de Notre-Dame – qui n’était pas assurée – entraîne un déferlement de générosité de la part des plus grosses fortunes hexagonales… souvent cible des «gilets jaunes». Plus d’un demi-milliard d’euros ont été promis, en deux jours, par les milliardaires François Pinault (Kering), Bernard Arnault (LVMH), Françoise Bettencourt (L’Oréal), Martin Bouygues (TF1) et Marc Ladreit de Lacharrière (Fimalac), accompagnés par des entreprises comme Total, Société Générale, BNP Paribas ou JCDecaux.

Le club de football du Paris Saint-Germain, propriété de l’Emirat du Qatar, s’est aussi engagé. Une mobilisation aussitôt jugée suspecte, vu les réductions d’impôts accordées en France au titre du mécénat (l’impôt sur les sociétés peut être réduit jusqu’à 60% du montant des dons pour les entreprises). La famille Pinault (100 millions) a ainsi annoncé très vite qu’elle ne souhaitait pas en bénéficier.

«L’argent ne ruisselle pas pour tout»

Au total, plus d’un milliard d’euros de promesses de dons ont été comptabilisés. Ces sommes peuvent être versées via quatre fondations (Fondation Notre-Dame, Fondation du patrimoine, Fondation de France, Centre des musées nationaux). Lesquelles ont mis en garde dès mercredi contre de nombreuses tentatives d’escroqueries. La polémique se concentre sur le déblocage de fonds par les collectivités (50 millions d’euros pour Paris, 10 millions pour la région Ile-de-France, deux pour Auvergne-Rhone-Alpes) alors que le budget du futur chantier n’est même pas évalué.

«L’argent ne ruisselle pas pour tout», s’est énervé le leader du syndicat CGT Philippe Martinez. La Fondation Abbé Pierre a réagi en demandant aux grandes fortunes de «ne pas oublier les plus démunis». La France est, rappelons-le, un pays où la philanthropie reste peu développée. Après les deux guerres mondiales, ce sont souvent des mécènes américains qui sont venus au secours du patrimoine hexagonal.

Une église négligée par la République

Les responsables de l’Eglise catholique restent discrets depuis l’incendie, en pleine semaine de Pâques. L'entreprise chargé des échafaudages tordus par les flammes et encore visibles au dessus de Notre-Dame a par ailleurs pris la parole pour démentir toute «faute». Son dernier ouvrier a quitté les lieux une heure avant la première alerte incendie après avoir, selon lui, respecté l'ensemble des procédures de sécurité. Une vingtaine d'auditions ont déjà eu lieu. Mais depuis des années, le torchon brûle entre l’épiscopat et la République, propriétaire, depuis la loi de 1905 (séparation de l’Eglise et de l’Etat) de 87 cathédrales sur les 154 recensées en France. A propos de Notre-Dame, visitée chaque année par 13 millions de personnes, l’ex-cardinal de Paris André Vingt-Trois avait plusieurs fois tonné contre le budget d’entretien insuffisant des lieux (2 millions d’euros annuels). 

En vidéo, l'histoire d'une charpente d'exception:

Les travaux de rénovation de la flèche – soupçonnés d’avoir causé l’incendie – y avaient d’ailleurs démarré en juillet 2018 après des années de tergiversation financière. Le chœur de la cathédrale devait faire l’objet d’un autre chantier, prévu pour démarrer en fin d’année.
Dans une grande enquête, le New York Times s’est étonné de l’absence de dispositifs anti-incendie dans la fameuse charpente où le feu se serait déclaré. L’un des architectes en chef des monuments historiques, Philippe Villeneuve, s’était plaint au magazine Time des dégâts causés par la pollution. De nombreuses statues extérieures, et plusieurs des fameuses gargouilles perdaient des morceaux et avaient un besoin urgent de réparations.

L'Etat français s’est rendu coupable de négligence

La Repubblica

Le 850e anniversaire de Notre-Dame, en 2012, avait entraîné une prise de conscience. Dix millions d’euros d’argent public avaient été budgétés pour les travaux de la flèche, et l’archevêché avait lancé une souscription au nom de l’association «Les amis de Notre-Dame» («Friends of Notre Dame» dans sa version américaine). Autres problèmes: les procédures trop lourdes imposées par le Ministère de la culture et le refus de faire payer l’entrée de l’édifice, comme cela se fait par exemple en Italie. «Depuis longtemps, faute d’entretien, la cathédrale de Paris menaçait ruine. L’Etat français s’est rendu coupable de négligence», accusait ces jours-ci le quotidien La Repubblica.

Une négligence malheureusement très partagée avec le reste des monuments français, pour lesquels Emmanuel Macron a décrété une mobilisation générale, conduite par l'animateur Stéphane Bern. Celui-ci a lancé en septembre 2018 une édition spéciale «patrimoine» du loto. Gain: 15 millions d’euros. A quand le loto pour Notre-Dame?

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