Diplomatie

Le flegme British à l’épreuve de Trump

Après avoir jeté de l’huile sur le Brexit, le président américain est revenu sur ses propos, évoquant une «fake news». La relation spéciale entre Londres et Washington mise à rude épreuve

Tout se passait bien… jusqu’à ce que le quotidien anglais The Sun publie «une interview en exclusivité mondiale». A la une du tabloïd, une image de Donald Trump pointant le doigt et en grosses lettres: «Theresa May a saccagé le Brexit, le deal avec les Etats-Unis n’est plus!» Une annonce qui a troublé le Royaume-Uni, alors que le président américain et la première ministre britannique étaient en plein dîner ce jeudi soir avec près de 150 entrepreneurs britanniques à l’ouest de Londres. Dans l’article du Sun, Donald Trump affirme que si le gouvernement «fait un deal comme celui-là, nous ferons du business avec l’Union européenne au lieu du Royaume-Uni», en parlant du plan de Brexit récemment annoncé.

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Une déclaration qui fragilise son hôte, Theresa May. Cette dernière a mis l’accent de cette visite justement sur les liens commerciaux entre les deux pays. Autre remarque cinglante de la part du locataire de la Maison-Blanche, de nombreux compliments sur l’ancien ministre des Affaires étrangères britannique Boris Johnson, qui a démissionné il y a quelques jours en opposition au plan de Brexit de Theresa May. «C’est un homme très talentueux. Je ne veux pas les dresser l’un contre l’autre, je dis simplement que j’estime qu’il ferait un très bon premier ministre», explique Donald Trump au Sun.

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Gouvernement dans le déni

Les réactions à ces déclarations chocs n’ont pas tardé. Si ces propos n’ont fait que renforcer la détermination des dizaines de milliers de manifestants anti-Trump présents dans les rues de Londres vendredi, certains membres du gouvernement ont préféré rester dans le déni. C’est le cas de Liam Fox, ministre du Commerce international britannique, qui affirmait après le dîner de jeudi qu’il était «fantastique d’entendre le président des Etats-Unis parler si positivement des liens commerciaux entre les Etats-Unis et le Royaume-Uni».

D’autres en revanche parlent d’une humiliation de Theresa May. L’ancienne chargée du Brexit au sein du Parti travailliste Emily Thornberry affirmait vendredi matin sur la BBC que Donald Trump est «l’invité de Theresa May» et se demande donc quelles manières «a bien pu lui apprendre sa mère». Cette figure de l’opposition poursuit: «C’est un comportement inacceptable et en plus elle lui tient la main!», en référence à Blenheim Palace, jeudi soir, où Donald Trump a tendu la main à Theresa May pour l’aider à monter les marches en robe longue. De son côté, Downing Street n’a pas réagi officiellement, mais le secrétaire d’Etat aux affaires extérieures, Alan Duncan, a tenté de calmer le jeu en affirmant que le Royaume-Uni allait «être respectueux et poli envers notre invité. Nous croyons aux bonnes manières diplomatiques et nous le montrerons.»

L’excuse des «fake news»

Une façon très British de déminer la polémique, et qui s’est confirmée lors de la conférence de presse conjointe de Donald Trump et Theresa May vendredi en début d’après-midi. Après un déjeuner de travail, une poignée de journalistes ont pu interroger les deux chefs d’Etat. Si Theresa May a esquivé toutes les questions sur l’interview du Sun, préférant mettre en avant la réussite, selon elle, de cette rencontre notamment en termes de sécurité, Donald Trump a utilisé son excuse favorite: les fake news. Avant de refuser de répondre à une question de CNN en insistant au micro («CNN ce n’est que des fake news»), le président américain a affirmé que l’interview du Sun ne reflétait pas la réalité. Pourtant, une petite phrase prononcée plus tôt lors de sa déclaration officielle en début de conférence de presse a pu passer pour une justification: «Quoi que vous fassiez avec le Brexit, c’est OK pour nous. Dès l’instant bien sûr que vous faites du commerce avec nous», affirmait-il en regardant Theresa May droit dans les yeux.

Questionnée sur les propos de Trump concernant Boris Johnson, Theresa May n’a pas répondu, laissant le président américain venir à sa rescousse: «J’ai aussi dit que cette femme incroyable fait un travail fantastique.» Le président américain a insisté sur la relation «très spéciale» entre les Etats-Unis et le Royaume-Uni, qui «n’a jamais été aussi forte». Un président américain presque schizophrène donc, qui dit une chose en interview et son contraire face à l’intéressée. Il a tout de même laissé échapper une petite confession, annonçant qu’il s’était excusé de cet article auprès de la première ministre lors de leur rencontre. Ce à quoi elle aurait rétorqué: «Pas de souci, ce n’est que la presse.»

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